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Full text of "Le cardinal de Bérulle : sa vie, ses écrits, son temps"

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60001 331 OE 




I 



LE CARDINAL 

DE BÉRULLE 



TARIB. — IMPRIMB €UBK BOMATKMTRK kT DtlKitX 1». 



m CARDINAL 



DE BÉRLIXE 



SA VIK, SKS ÉllKlTS. SON ÏKMI'S 



M. NOURRISSON 

IVuifssi'ur <li> l'hilosoi iiif a lu Kai'ulti* des Lettn- 
•i.' CaTUioiit. 




PARIS 

DIDIER ET r>, LIBRAIRES-BDITErRS 

QUAI DKS GRANns-AiarsriNs, 85. 



J/4^ ùx i^f 



- IMPBIMB CHEZ BONATKNTirRK M bl'lK«>< U- 



LE CARDINAL 

DE BÉRUI.LE 

SA VIE, «KS ÉCRITS, SON TEMPS 

F.VK 

M. NOURRISSON 

!*roies>»our di* l'hilosoflnn à la Faculté des Lettres 
(1er Clermoijt. 




PARIS 

DIDIER ET C^ LIBRAIRES-HDITEURS 

gUAI PHS GRANDS-AX;fHJSTINS, 35. 

1856 

R«:-ervc de loii^ droiU 



i/ù ix Jjf • ^ 



I 



\»\. .••i 



Nous avons dû toucher, dans ce court 
écrit, aux questions les plus ardues de 
religion, de droit public, de philoso- 
phie. Au demeurant , nous ne regrettons 
pas une telle nécessité. Car nous sommes 
du moins soutenu par la conscience de 
n'avoir pas, un seul instant, perdu de 
vue que l'histoire est une école de res- 
pect et de vérité. 

On manque à la vérité de l'histoire 



par le silence, rexagêration, le dégui- 
sement. 

On manque au respect de Thisloire, 
lorsqu'on n'y cherche qu'un thème de 
déclamation, qu'une occasion de déni- 
grement, qu'un prétexte de raviver les 
rivalités, les oppositions, ou les haines. 

Pour éviter ces mortels écueils , il 
suffit, d'ailleurs, ce semble, d'une droite 
et ferme intention. Nous osons croire 
qu'elle ne nous a pas fait défaut. 



15 août WôO. 



INTRODUCTION 



Râle moral-politique des Ordres religieux. — Leur renais- 
sance. — Leur avenir. — L'Oratoire. — Le Père de Bérulle. 
—Son portrait. — Ses œuvres recueillies par le P. Bour- 
going.— Ses biographes. 



L'histoire des Ordres religieux en France 
se lie d'une manière étroite à Thistoire de la 
civilisation. C'est par eux que la tradition des 
arts s'est perpétuée, que le goût des lettres a 
survécu, que les sciences et la philosophie 
elle-même ont subsisté. Nous leur devons 
ainsi la meilleure part de l'héritage intel- 
lectuel dont nous sommes si fiers, t Les 
religieux, écrivait le dernier des solitaires 
illustres, l'abbé de Rancé, étaient des anges 



4 LE CARDINAL DE BÉRULLÏ. 

qui protégeaient les Étals et les Empires par 
leurs prières; des voûtes qui soutenaient la 
voûte de TÉglise; des pénitents qui apai- 
saient par des torrents de larmes la colère de 
Dieu; des étoiles brillantes qui remplissaient 
le monde de lumière *. » Voltaire lui-même 
ne fait pas difficulté de Tavouer : « Le peu 
de connaissances qui restait chez les Barbares, 
dit-il^, fut perpétué dans les cloîtres. Les 
Bénédictins transcrivirent quelques livres. 
Peu à peu il sortit des cloîtres plusieurs inven- 
tions utiles. D'ailleurs, ces religieux culti- 
vaient la terre, chantaient les louanges de 
Dieu, vivaient sobrement, étaient hospita- 
liers; et leurs exemples pouvaient servir à 
mitiger la férocité de ces temps de barbarie. » 
Mais outre ce rôle moral, que personne ne 
songe plus à contester, les Ordres religieux ont 
rempli un rôle politique, qui n'a pas eu moins 

* De la sainteté des devoirs de ht vie monastiqtie. 
« Essai sur les mœurs, ch. cxxxii. 



INTRODUCTION. 5 

d*importance. Car ils ont été, avec TÉglise, 
les protecteurs des faibles tout ensemble 
et les supports de Tautorité, enseignant aux 
princes la pratique de la justice, aux peuples le 
respect du pouvoir, inculquant aux royaumes 
de la terre les maximes du royaume des cieux. 
C'est pourquoi, lorsque les mœurs adoucies, 
policées, ont témoigné qu'insensiblement s'était 
faite l'éducation des esprits, et que, passant 
des gouvernants aux gouvernés, la souveraineté 
n'a plus eud'autre origine que la volonté natio- 
nale, on les a vus disparaître du sol, comme si 
leur tâche se trouvait terminée. Aussi bien, 
insensiblement de même, par le dégagement 
du luxe et la perte des richesses, toute dis- 
tinction entre le clergé régulier et le clergé 
séculier ne s'est-elle pas évanouie? 

Aujourd'hui cependant les Ordres religieux 
s'efforcent de renaître. Faut-il applaudir à 
cette tentative comme à un intelligent effort, 
destiné à conjurer quelque grand péril? Ou 



6 LE CARDINAL DE BÉRULLE. 

n'y a-t-il là qu'un élan généreux, mais sans 
portée; un caprice pieux de quelques âmes 
d'élite; pour tout dire en un mot, un anachro- 
nisme suggéré à la fois par le dévouement et 
par l'inquiétude? 

Sans doute la nation n'a plus besoin de 
défenseurs officieux et qui plaident sa cause. 
La France, en effet, n'est-elle pas émancipée? 
N'a-t-elle pas conquis des droits imprescrip- 
tibles? Mais il lui est du moins nécessaire d'être 
protégée contre elle-même, et c'est là, selon 
nous, l'éminent service que peuvent être ap- 
pelés à lui rendre les Ordres renaissants. 

Oui , nous avons besoin d'être protégés 
contre nous-mêmes. L'égoïsme le plus profond 
nous dévore ; il importe qu'on y oppose un vi- 
vant exemple d'obéissance et d'abnégation. La 
fièvre des jouissances, la soif de l'or nous tra- 
vaillent plus qu'elles n'ont fait en aucun temps, 
et, à entendre les discours qui se répètent, il 
semble que nous soyons arrivés à cette époque 



INTRODUCTION. 7 

d'abaissement que prédisait Bossuet, « où Ton 
tiendrait tout en indifférence excepté le plaisir 
et les affaires \ » Il importe qu'on oppose à 
ces symptômes de décadence la salutaire pra- 
tique du détachement et de la pauvreté. Enfin, 
les âmes se sentent désolées par le scepticisme 
et parle vide; les croyances s'abolissent, et, 
l'intérêt devenant l'unique lien entre les 
hommes^ l'État mal assuré subit toutes les 
variations de cet intérêt même. Il importe 
d'opposer à cette mobilité ruineuse la digue de 
principes qui ne changent pas ; il est urgent 
de ranimer la charité dans les cœurs, et, dans 
les esprits le respect d'une religion qui leur 
impose, les maintienne et les dirige. Tel est 
le rôle, politique et moral, qui paraît dévolu, 
parmi nous , aux Ordres religieux. Ce n'est 
pas tout. Les Ordres religieux n'ont-ils pas 
constamment réalisé, ou du moins poursuivi 

* Bossuet, édition de Poissy, 1 845, t. tu, p. 200, deuxième 
sermon pour le deuxième dimanche de TA vent. 



8 LE CARDINAL DE BÉRULLE. 

Talliance, présentement si désirable et si 
désirée, de la doctrine et du dogme, de la 
science et de lafoi? Et par conséquent ne sont- 
ils pas merveilleusement propres à intervenir, 
en médiateurs désintéressés, entre les sectateurs 
aveugles du xviii* siècle, et les partisans at- 
tardés du moyen âge? Les Ordres religieux 
peuvent donc, subvenant à d'autres nécessités 
par d'autres ressources, être de nos jours ce 
qu'ils ont été autrefois, les promoteurs des 
idées qui sauvent les sociétés et du progrés 
qui les ennoblit. 

D'ailleurs, si ce fut longtemps une conso- 
lation pour le genre humain qu'il y eût des 
asiles ouverts à tous ceux qui ne convenaient 
pas au monde , ou à qui le monde ne conve- 
nait pas, désormais de semblables abris sont- 
ils devenus inutiles contre les infinies tristesses, 
nous ne disons pas seulement de la vie publi- 
que, mais encore et surtout de la vie privée ? 

Aussi n'est-ce pas avec indifférence ou dé- 



INTRODUCTION. 9 

fiance que nous voyons les congrégations 
d'hommes se rétablir en France , ou s'y pro- 
pager. L'Église a souvent été comparée à un 
arbre mystique qui abrite l'humanité de ses 
rameaux. Cet arbre aujourd'hui reverdit et se 
pare d'un feuillage protecteur. Peut-être de 
nouveaux hivers le viendront-ils dévaster ; ce- 
pendant la sève qui l'anime circule abon- 
dante, féconde, inépuisable. En eflet, tandis 
que la Compagnie de Jésus se perpétue, parce 
qu'elle sait, suivant le précepte de saint Paul, 
s'accommoder aux temps, les Bénédictins con- 
tinuent à Solesmes les doctes travaux de leurs 
devanciers; les Dominicains enflamment de 
leur ardente parole les populations du Centre 
et du Midi; les Eudistes subsistent dans un 
coin de la Bretagne, ignorés, mais non pas 
impuissants; les Lazaristes, les Pères Maristes, 
les prêtres de Picpus et des Missions étran- 
gères, ne cessent de se signaler par leur hé- 
roïsme; les Capucins reparaissent, qui se vouent 



i LE CARDINAL DE BÉRULLE. 

à l'assistance des pauvres ; les Frères de la 
doctrine chrétienne donnent aux enfants du 
peuple cette éducation première qui n'est pas 
moins nécessaire aux âmes que l'air et la cha- 
leur aux corps; les Trappistes et les Chartreux 
enseignent au monde ce que valent la péni- 
tence, la méditation, le travail. Voici enfin qu'à 
Paris, sous le nom d'Oratoire de l'Immaculée 
Conception y un nouvel Oratoire est fondé où se 
pressent des maîtres habiles, des prêtres vé- 
nérés, des jeunes gens dans la fleur de l'âge, 
du talent et de l'espérance. 

Évidemment il ne nous appartient pas de 
dire comment l'Oratoire du xix® siècle se rat- 
tache à l'Oratoire du xvii* siècle. Que les res- 
taurateurs de l'institut prennent la parole; 
c'est pour eux un devoir qu'apparemment ils 
ont à cœur ; c'est aussi pour eux un droit, sur 
lequel nous n'aurons garde d'empiéter. 

Mais au moment où l'existence du nouvel 
Oratoire se révèle par la haute piété de ses Pè- 



INTRODUCTION. i 4 

res, la profondeur de leur savoir, Téclat de leur 
parole , la réputation de leurs écrits , il nous 
sera permis sans doute de rappeler ce que fut 
l'ancien Oratoire, qu'ont célébré Voltaire et 
Bossuet, et vers lequel nous attirent sa droi- 
ture de sens , sa probité de conduite , son 
esprit libéral et conservateur. 

t Les Pères de l'Oratoire de France, disait 
Voltaire \ sont différents de tous les Ordres. 
Leur congrégation est la seule où les vœux 
soient inconnus, et où n'habite pas le repentir. 
C^est une retraite toujours volontaire. Les ri- 
ches y vivent à leurs dépens, les pauvres aux 
dépens de la maison. On y jouit de la liberté 
qui convient à des hommes. La superstition et 
les petitesses n'y déshonorent guère la vertu. » 
Bossuet avait , bien auparavant et bien au- 
trement, célébré dans son magnifique langage 
cette Compagnie et son fondateur. « En ce 

i Essai sur les mœurs, ch. cxxxix. 



M •* LE CARDINAL DE BÉRULLB. 

temps, Pierre de Bérulle , homme vraiment 
illustre et recommandable, à la dignité du- 
quel j'ose dire que même la pourpre ro- 
maine n*a rien ajouté^ tant il était déjà 
relevé par le mérite de sa vertu et de sa 
science, commençait à faire luire à toute 
rÉglise gallicane les lumières les plus pures 
et les plus sublimes du sacerdoce chrétien et 
de la vie ecclésiastique. Son amour immense 
pour rÉglise lui inspira le dessein de former 
une Compagnie à laquelle il n*a point voulu 
donner d'autre esprit que Tesprit même de 
rÉglise, ni d'autres règles que les canons, ni 
d'autres supérieurs que ses évêques, ni d'au- 
tres liens que sa charité, ni d'autres vœux so- 
lennels que ceux du baptême et du sacerdoce. 
Là une sainte liberté fait un saint engagement; 
on obéit sans dépendre; on gouverne sans com- 
mander ; toute l'autorité est dans la douceur, 
et le respect s'entretient sans le secours de la 
crainte. La charité, qui bannit la crainte, opère 



INTRODUCTION. 4 3 

un si grand miracle; et sans autre joug qu'elle- 
même , elle sait non-seulement capliver, mais 
encore anéantir la volonté propre. Là, pour 
former de vrais prêtres, on les mène à la source 
de la vérité; ils ont toujours en main les saints 
livres pour en chercher sans relâche la lettre 
par Tétude , Tesprit par Toraison, la profon- 
deur par la retraite, refficace par la pratique, 
la fin par la charité, à laquelle tout se ter- 
mine, et qui est l'unique trésor du christia- 
nisme ^ i 

Admirable institution en effet que l'Ora- 
toire de Jésus! Fondé en 16H, supprimé 
en 1790, il n'a pas duré deux cents ans, et 
pourtant que de bienfaits il a répandus et que 
de noms célèbres il a produits ! 11 est vrai que 
le P. Quesnel Ta compromis^ en devenant le 
coryphée du jansénisme. 11 est vrai que des 
hommes tels que Fouché et Billaud-Varenne 

* Bossuet, t. XI, p. na, Oraison funèbre du P. Bout- 



H LE CARDINAL DE BBRDLLE. 

l'ont déshonoré par l'apostasie ou par le 
crime. Mais la Compagnie tout entière doit- 
elle être enveloppée dans le discrédit qui s'at- 
tache à quelques-uns de ses membres? Et 
peut-on oublier un orateur aussi éloquent que 
Massillon, un prédicateur aussi persuasif que le 
P. Lejeune ou aussi véhément que Mascaron, un 
philosophe aussi platonicien que Malebranche, 
un historien aussi consciencieux que le P. Le- 
iong, un érudit aussi consommé queThomassin 
ou Goujet, des professeurs aussi éclairés et aussi 
courageux que Gibieuf, de Labarde, Bernard 
Lami, André Martin ou le P. Roche ; enfin des 
personnages aussi saintement vertueux que le 
furent tous les généraux de l'Oratoire, depuis 
le P. de BéruUe et le P. Bourgoing, jusqu'aux 
pp. Sénault, Sainte-Marthe, de la Tour, de la 
Valette, de Muly et Moisset, et jusqu'au succes- 
seur immédiat de BéruUe, cet aimable P. de 
Gondren, t dont le nom inspire la piété, dont 
la mémoire toujours fraîche et toujours ré- 



OmODUCTlON. i 5 

cente, est douce à TÉglise comme une com- 
position de parfums ^ » 

Si nous en avions le loisir, nous nous plai- 
rions à retracer, comme dans une galerie, les 
images de ces Oratoriens illustres. Ce ne serait 
pas uniquement écrire des monographies ; ce 
serait passer en revue des œuvres considé- 
rables, discuter des travaux qui ont fait pour la 
cause de la bonne philosophie autant que pour 
la défense de la religion, tirer de Toubli des 
hommes et des choses qui méritent qu'on les 
connaisse. 

Aujourd'hui nous essayerons du moins d'es- 
quisser le portrait de Pierre de Bérulle, du 
cardinal éminent qui fraya à l'Oratoire sa voie, 
et qui, dans le silence du cloître ou le tumulte 
des cours, sut toujours être doux, sans cesser 
un seul instant d'être fort. Force et douceur 
ce furent là en effet les qualités distinctives du 

» Bossuet, t. n, p. 176, Oraison funèbre du P. Bour- 
going. 



46 LB CARDINAL DE BÉRULLE. 

caractère de Bérulle, et ce$ traits de son génie 
se reflétaient complètement sur son visage. Un 
front haut et développé, un gros nez, de grosses 
lèvres revêtues de la moustache habituelle 
alors même aux prêtres, des yeux en saillie, 
et à tous ces signes extérieurs qui dénotent la 
vigueur du tempérament et de l'esprit, se mê- 
lant, par un heureux accord^ un air de man- 
suétude, de calme et de réflexion, telle est la 
description fidèle de la gravure que nous avons 
sous les yeux *. On y reconnaît cette vive et 
imperturbable intelligence qui est le propre 
des polémistes, cette ardeur de volonté qui 
appartient aux fondateurs d'Ordres et aux 
politiques, et, en même temps, cette bénigne 
douceur et ces reflets d'une piété céleste qui 
conviennent à un écrivain sacré et à un apôtre. 
Bérulle fut tout cela. 

Quelques années après sa mort, un des 

^ Gravure de Moncornet, de Técole de Morin. 



INTRODUCTION. 47 

hommes qu'il avait le plus affectionnés, le 
P. Bourgoing , publiait les œuvres de son 
maître en les faisant précéder d'une épître à la 
reine-régente, et d'une préface aux prêtres de 
l'Oratoire. 

« Madame, disait Bourgoing à la reine- 
mère, je ne puis douter que cet ouvrage que je 
présente à Votre Majesté ne lui soit agréable, 
puisqu'elle a estimé l'auteur pendant sa vie, 
et l'a toujours honoré des témoignages de sa 
bienveillance. » Le P. Bourgoing prenait de là 
occasion d'entamer l'éloge de Marie de Médi- 
cis, panégyrique curieux par le pédantisme *, 

^ « Uempereur Alexandre , par la bonne instiiulion de sa 
mère Mammée, fit de très-louables aclions ; Glotaire second, 
reconnu roi de France k Tâgè de quatre mois , étant porté 
dans le camp entre les bras de sa mère, gagna une grande 
bataille. Saint Louis , nourri sous la discipline de sa mère 
Blanche, n*offensa jamais Dieu mortellement et fut glorieux 
en la terre et au ciel ; Louis le Juste, élevé par la feue reine- 
mère, a fait tant de choses mémorables , que le siècle à ve- 
nir aura peine à les croire; et votre Louis, que nous pouvons 
aussi dire nôtre , étant eocore en votre sein , a commencé 



\ 8 LE CARDINAL DE BÉRULLE. 

bu plutôt oraison funèbre ; car cette infor- 
tunée princesse expirait à Cologne (3 juillet 
1642) , avant même que les imprimeurs eus- 
sent obtenu à Paris les lettres patentes qui 
leur étaient nécessaires (21 juillet 1642). 

Dans la préface, Bourgoing remarque « que 
si les actions des pères servent de modèles et 
d'exemplaires à celles de leurs enfants, les 
prêtres de l'Oratoire doivent avec d'autant 
plus de soin contempler les actions, recueillir 
les paroles, et s'informer de l'esprit et de la vie 
de celui qui leur tient lieu de père. Ce sont 
donc trois vies qu'il aurait à leur représenter: 
celle de ses actions, qui a paru dans le cours 
des années qu'il a passées parmi eux ^ celle de 
ses lumières et de sa doctrine, qui se fait voir 
en ses écrits, et celle de l'esprit et de la grâce, 
qui doit leur être communiquée et toujt)urs 

conservée en eut. » 

« 

son règne par des succès très-heureux eu la guerre, et nons 
espérons qu'il en au^ de plus grands et de plus souhaitables 
en la paix. • 



INTRODUCTION. 1 9 

Bourgoing n'a pas tenu tout ce qu*il pro- 
mettait. Soit timidité, soit prudence, après 
avoir scrupuleusement reproduit les œuvres 
de Bérulle^, il n*a donné de ses actions qu'un 
sommaire énigmatique, et^ ce qui est plus 
regrettable, s'est cru permis de mutiler ou de 
supprimer sa correspondance. 

Malgré cette irréparable lacune, les docu- ^ 
ments abondent sur Bérulle, et parmi les nom- 
breux détails que fournissent ses biographes* 
ou les mémoires des contemporains^ nous 

1 1. OBirvRBS DE CONTROVERSE : — Traité des Énergumènes; — 
Disœurs sur la mission des pa>steurs ; — Du sacrifice de la 
Messe;— De la présence réelle de J.-C. en l'Eucharistie, 

II, OBUYRBs MYSTIQUES : — Discours de Vétat et des gran- 
deurs de Jésus; — Discours de la vie de Jésus;— Deux élém- 
tions à J.-C; -^Divers discours de piété. 

III. OEUVRES D^INSTROCTION ET DE CONDUITE PODl LES AMES: — 

Mémorial pour la direction des supérieurs; — Traité de l'ab- 
négation; — Lettres de direction et sur divers sujets. — Paris, 
4644, in-fol. 

« Habert de Cérisy, 4646, in-4S Paris;— Doni d'Allichi, 
4649, in-8o en lalin ; — Carracioli 4764, in-42, Paris; — 
Tabaraud, 4847, S vol. Paris. 



20 LB CARDINAL DE BÉRCJLLE. 

n'avons eu qu'à choisir. Nous nous sommes 
proposé tout à la fois le récit de sa vie^ l'ex- 
position de ses écrits, le spectacle de son 
temps. 



LES PREMIERES ARIIËES. 

Pierre de Bérulle. — Sa naissance. — Sa piété précoce.— 
Son éducation. — Madame Acarie. — Premier écrit de 
Bérulle. — Ses incertitudes sur sa vocation. 



Pierre de Bérujle naquit en Champagne^ 
au château de Sérilly,. près de Troyes, le 
4 février 1575, de Claude de Bérulle, con- 
seiller au parlement, et de Louise Séguier. |1 
fut Taîné de quatre enfants. 

Claude de Bérulle, son père, appartenait à 
une famille qui, sans être de la première no- 
blesse, avait cepeniiant acquis dans les armes 
une certaine illustration. D'un autre côté, sa 
mère, fille de Pierre Séguier, président à 



34 LB CABDINAL DE BÉRULLS. ^] 

mortier, et tante du chancelier de France, -^ 
portait un des noms les plus honorés de la ma- 
gistrature. Une telle origine ne fut pas sans 
influence sur la destinée du jeune de Bé- 
rulle et le développement de son caractère. En 
naissant, il eut sous les yeux l'exemple des plus 
pures vertus et Fédifiant spectacle d'une maison . 
où régnaient la régularité et la charité d'un 
monastère, les maîtres y songeant moins à 
commander que les serviteurs à obéir. La 
piété de sa mère dut surtout produire sur son 
âme une impression profonde. 

Aussi, dès ses premiers ans, montra-t-il une 
dévotion singulière, et ses biographes racon- 
tent qu'à sept ans il avait conçu de la chasteté 
une idée si haute qu'il fit vœu de virginité et se 
consacra à Jésus. Il n'était même pas rare de le 
surprendre dans les prati ques de la mortification 
et de l'ascétisme. Les jeûnes, les veilles lui 
étaient connus, et souvent il interrompait le 
sommeil des nuits pour se mettre en prière. 



ÎM PREMIBtlS ARNÉIS. 25 

Son père étant nsort prématurément, il se 
trouva laissé à la direction de sa mère. Cette 
femme excellente n'hésita pas , lorsque le 
moment fut venu, à se séparer de son fils , 
pour renvoyer à Paris recevoir une instruc- 
tion qu'elle ne pouvait lui procurer au- 
près d'elle. Bérulte entra d'abord au coUège 
de Boncourt; il fit ensuite sa rhétorique au 
collège de Bourgogne, et sa philosophie au 
collège de Clermont. 

Durant tout le cours de ses études, il se con- 
cilia l'affection de ses condisciples par sa 
douce complaisance, en même temps qu'il les 
étonna par sa piété. Cette piété, en effet, 
n'avait rien d'apparent, de guindé, ni de 
farouche. Elle était simple, parce qu'elle était 
vraie ; intérieure et cachée , parce qu'elle 
n'avait pas de but humain. Chez lui, d'ailleurs, 
la précoce virilité des sentiments n'avait point 
altéré les grâces de l'enfance. 

BéruUe ne se distinguait pas moins par son 



26 LE CARDINAL DE BÉRULLE. 

intelligence et son savoir que par sa grande 
ferveur. Ses régents admiraient son solide 
bon sens, et Tun d'eux, Jean Morel, ne crut 
pas trop faire que de célébrer dans une pièce 
de vers latins ce remarquable élève : 

« Parvus, pulcher, amabilisque valde, 
Divinus puer, aureusque partus, 
Plane deliciae novem Sororum. » 

Mais ce fut surtout en philosophie que se 
manifesta sa supériorité de raison. De longues 
méditations lui avaient donné plus de lu- 
mière sur Tâme^ son origine, sa destinée, qu'il 
n'avait pu en retirerdes leçons ou des livres. 
Ses maîtres eux-mêmes prenaient plaisir à l'é- 
couter, et le P. Eustache de Saint-Paul, entre 
autres, ne se lassait point de redire comment 
Bérulle Pavait un jour éoïerveillé, en lui par- 
lant de la dépendance des créatures vis-à-vis 
du Créateur*. 

* Cf. Œuvres de Bérulle, p. 743, Dieu est le principe et 
la fin delà créature. 



LBS PBK1I1ÈR£S ANNÉES. 27 

Les vacances n'apportaient dans cette vie 
d'étude et de recueillement ni relâche, ni 
distraction mondaine. Bérulle passait son 
tempsà visiterles malades, à catéchiser les pau- 
vres, et souvent, pour éviter les compagnies 
qui fréquentaient le château de sa mère, il se 
perdait dans les bois, se repaissant de solitude 
et contemplant en silence les magnificences 
de la nature. On ne l'appelait que le petit saint. 

De beaux esprits pourront s'égayer de cette 
peinture et ne voir dans cette dénomination 
qu'une ironie. Rien pourtant n'était plus réel 
que l'estime qu'inspirait le jeune de Bérulle à 
ceux qui l'entouraient. A l'âge où la sagesse 
ne consiste guère qu'à se conduire par les 
conseils d' autrui, lui-même était souvent con- 
sulté; car déjà il se montrait habile dans la 
direction des consciences, versé dans les voies 
intérieures, et son confesseur, le Chartreux 
Dom Beauvoisin, n'hésitait pas, dans les cas 
difficiles, à faire appel à sa prudence et à son 



28 LE CARDINAL DI BÉRULLE. 

talent particulier de persuasion» Cette maturité 
de sens s'accrut encore par le commerce où, de 
très-bonne heure, Bérulle s'engagea avec ma- 
dame Acarie et la servante de cette dame^ Andrée 
Levoix,^ui,toutesdeux,devaientillustrerleCar- 
mel français sous le nom de sœur Marie-de-l' In- 
carnation* et de sœur Andrée-de-tous-les^aints. 
« Je ne pense pas, disent des mémoires con- 
temporains*, qu'en six ou sept ans il se soit passé 
un jour, quand ils ont été à Paris, que M. de 
Bérulle et mademoiselle Acarie ne se soient 
vus. Car run.etl'autre ayant en main toutes les 
affaires considérables de piété et de charité, 
ils avaient besoin de communiquer très-sou- 
vent ensemble. Outre que pour son intérieur 

< Mofte en 4648. Béatifiée par Pie YI,au commencement 
de la révolution. Dès 1651 le clergé de France s'adressait 
au pape Innocent X pour la béalificationde cette vénérable 
Carmélile.En 1 656, il renouvelait les mêmes instances auprès 
du pape Alexandre VII. — Cf Œuvres de Bérulle, p. 1177. 
LeUreà une prieure des religieuses Carmélites. « H lui demande 
une relique de la B. sœur Marie-de-F Incarnation. «Avril 1625. 

* Mademoiselle de Raconis, citée par le P. Hervé, p. 237, 
Vid. inf. 



LES PREMIÈRES ANNEES. 29 

elle prenait conduite de lui, et se confessait 
d'ordinaire à lui, sitôt qu'il fut prêtre. Néan- 
moins en cette grande fréquentation je n'ai 
jamais remarqué aucune parole de familiarité de 
l'un à l'autre. Leur abord était extrêmement 
sérieux, et comme s'ils ne se fussent jamais 
vus, et tout leur entretien se passait dans un fort 
grand respect. J'ai même ouï dire à mademol- 
selle Acarie qu'ils avaient entre eux un signal 
pour s'avertir quand l'un ou l'autre semblerait 
excéder en quelque chose, principalement 
en Içurs affaires plus importantes, où ils se 
pouvaient trouver de différents avis; afm que 
l'esprit de la grâce ne perdît jamais rien par 
surprise de celui de la nature, de sorte que 
cette fréquentation ne ressentait que celle des 
bienheureux, qui n*ont de communication 
ensemble que dans la vue de Dieu. » 

Cette liaison resta si intime que la mort 
seule put séparer M. de Bérulle et madame 
Acarie, devenus en quelque façon des ora- 

2. 



30 LE CARDINAL DE BÉRULLE. 

des de spiritualité. « Les plus grands prélats 
de France et les plus célèbres docteurs, disent 
encore les mémoires *, consultaient madame 
Acarie comme un oracle sur les matières les 
plus difficiles, et suivaient ses avis ; et , un 
grand serviteur de Dieu (Edmond de Messa, 
depuis prêtre de TOratoire), parlant des com- 
munications saintes que le cardinal de Bé- 
ruUe et elle ont eues dans le monde l'espace 
de vingt ans, nous apprend que l'un et l'autre 
donnaient conseil aux supérieurs de presque 
tous les Ordres réformés de France, et même 
des pays étrangers, qui les consultaient avec 
une entière déférence à leurs avis et à leur 
conduite. » 

On connaîtrait donc mal Bérulle, si on ne 
savait aussi ce que fut madame Acarie. 

Barbe Avrillot, connue dans le monde sous 
le nom de madame Acarie, et, en religion, 
ÈOts celui de mère Marie-de-rincarnation, 

i La marquise de Meignelay, citée par le P. Hervé, p. 503 

Vid. inf. 



LES PREMIÈRES ANNÉES. 81 

était fille de messire Nicolas Avrillot, seigneur 
de Champlastreux, conseiller du roi et maître 
ordinaire en la chambre des comptes à Paris, 
et de demoiselle Marie THuillier, sa femme, 
l'un et l'autre issus des plus nobles et plus 
anciennes familles de cette grande ville \ Née 
en 1565, et, comme appelée dès l'enfance à 
la retraite, elle lie put obtenir de ses parents 
d'entrer au nombre des religieuses de l' Hôtel- 
Dieu, et, à l'âge de dix-huit ans, se vit mariée 
à M. Acarie, maître des comptes. Le monde fut 
étonné de ses charmes et subjugué par sa mo- 
destie. « Dieu, en effet, lui augmenta, comme à 
une autre Judith, sa beauté avec tant d'avan- 
tages^ qu'elle paraissait incomparable par sa 
taille, par son port, par ses attraits, et 
par le brillant des grâces et des vertus qui 
reluisaient sur son visage, si bien qu'on 



1 La Vie chrétienne de la vénérable sœur Marie-de-V Incar- 
nation, fondatrice des Carmélites en France, par le P. Danie. 
Hervé, prêtre de TOratoire de J.-C. — Paris, 1690. 



32 LE CARDINAL DE BÉRULLE. 

l'appelait par excellence la belle A carie ^. » 
Une âme faible eût couru risque de s'amollir, 
et le poison si doux de la louange aurait pu per- 
vertir un cœur moins inaccessible à la flatterie. 
La piété de madame Acarie resta inébranlable, 
se fortifiant chaque jour par Texercice^se répan- 
dant en toutes sortes de bonnes œuvres, seule 
cause de dissentiments passagers entre elle et 
son mari, « qui ne pouvait s'empêcher de dire 
quelquefois, par récréation, à ses plus intimes 
amis : On dit que ma femme sera un jour 
sainte, mais j'y aurai bien aidé ; il sera parlé 
de moi enisa canonisation à cause des exercices 
que je lui aurai donnés *. » 

Ce n'est pas que ce zèle pour les intérêts du 
prochain la portât à négliger aucun des de- 
voirs de sa condition. Loin de là, M. Acarie 
trouva toujours en elle l'attachement le plus 



* La Vie chrétienne de la vénérable sodur Marie-de-V Incar- 
nation, fondatrice des Carmélites en France, par k P. Daniel 
Hervé, page 19. 

* Mémoires de M. Duval, 1. 1, ch. m. 



LES PREMIÈRES ANNÉES. 33 

dévoué. C'est ainsi que, durant les troubles de 
la Ligue et les disgrâces qui pour lui s'ensui- 
virent, elle sut l'encourager, le seconder, le 
soutenir, repoussant les instances de sa fa- 
mille qui lui conseillait de se faire séparer de 
biens d'avec lui, afin de conserver sa dot. En 
un mot, son mari mort avant elle, elle mérita 
cette belle louange « de lui avoir rendu une 
obéissance respectueuse, pleine d'affection, 
prompte , exacte, courageuse, simple, désin- 
téressée, et purement pour Dieu ^ » 

Jamais femme non plus ne veilla avec une 
plus inquiète sollicitude à l'éducation de ses 
enfants. Ses guides, dans cette œuvre diffi- 
cile, étaient les Pères de l'Église, et il semble 
qu'elle eût pris à tâche de suivre, tousles précep- 
tes donnés par saint Jérôme dans ses admira- 
bles lettres à Léta et à Gaudence. Elle n'en lais- 
sait pas moins à la Providence de décider l'état 
que ses enfants devraient embrasser. Et ce 

* Mémoires de Duval, 1. 1, cL. m. 



34 LE CARDINAL DE BÉRULLS. 

qu'elle disait à ce propos , selon le témoignage 
de sa fille aînée, est bien digne d'être rapporté. 
« Si je n'avais qu'un enfant et que je fusse reine 
de tout le monde, dont il dût être l'unique héri- 
tier, et que Dieu l'appelât en religion, je ne 
voudrais en aucune manière l'empêcher. Mais 
si j'avais cent enfants et que je n'eusse rien 
pour les pourvoir, je n'en voudrais pas mettre 
par moi-même un seul en religion ; d'autant 
qu'il faut que la vocation soit purement de 
Dieu. L'état de la religion est si relevé, que 
tout le monde ensemble n'est pas capable de 
faire un bon religieux , et il vaut mieux être 
séculier par disposition divine, que religieux 
par instigation humaine ^ » 

La disposition divine pour l'état de religion 
n'était pas douteuse chez madame Acarie. Elle 
se manifesta également chez ses enfants. DeMS 
deux fils , l'un fut prêtre, et ses trois filles 
comptèrent l'une après l'autre parmi les Car- 

* Mém. de DuvcUf 1. 1, ch. xiii. 



LES PREMIÈRES ANNEES. 35 

raélites : sœur Marguerite-du-Saint-Sacrement, 
sœur Marie-de-Jésus, sœur Geneviève-de- 
Saint-Bernard. Ainsi ses exemples plus encore 
que ses paroles firent, dans sa propre maison, 
de saintes recrues. Mais son action s'étendit 
aussi au dehors. Grand nombre de personnes 
et des plus qualifiées, Louise Séguier, mère du 
cardinal de Bérulle , Charlotte de Harlay , 
veuve du marquis de Bréauté, Marguerite de 
Gondi, marquise de Meignelay, furent tour- 
à-tour engagées par elle au service de Dieu. 
Telle fût la femme rare qui nourrit de ses con^ 
seils la première jeunesse de Bérulle ; âme en- 
flammée qui rappelle sainte Thérèse, son conç- 
tant modèle ; invincible Caractère et de cette 
race^ depuis longtemps disparue, des Jacque- 
line Pascal et des Angélique Arnauld. A coup 
sûr la piété la plus précoce ne pouvait que 
grandir au contact de cette noble familiarité. 
Aussi, Bérulle avait à peine dix-huit ans 
quMl publiait un petit écrit intitulé Bref dis^ 



36 LE CARDINAL DE BÉRULLB. 

cours de Vabnégation intérieure^ y dont il avait 
emprunté le fond à un Traité de la perfection 
chrétienne^ par une dame Milanaise, et où il 
signale avec une sagacité curieuse les fuites 
subtiles et tous les pièges de Tamour-propre. 
Nul « par conséquent , n'était , ce semble, 
mieux préparé que lui â embrasser la vie reli- 
gieuse. 

Toutefois ce fut en vain qu'il se présenta 
successivement aux Chartreux, aux Capucins^ 
aux Jésuites. Par une de ces bizarreries du 
sort dont Dieu seul a le secret ,^ aucun de ces 
Ordres ne voulut admettre dans son sein un 
sujet aussi accompli. D'autre part, Bérulle 
dut céder aux instances de ses oncles, MM. Sé- 
guier, qui désiraient le voir occuper, comme 
son père, une place de conseiller au parle- 
ment de Paris. Il commença donc un cours 
de droit; mais il y éprouva bientôt tant de dé- 
plaisânce et se trouva si peu d'ouverture pour 

t OEuwret deBimlk, pi 643. 



LES PREMIÈRES ANNÉES. 37 

comprendre les lois, qu'il demanda et obtint 
de sa famille la permission d'abandonner 
l'étude de la jurisprudence pour celle de la 
théologie. 11 avait alors vingt ans, et s'en- 
ferma de nouveau au collège de Cler- 
mont. 

Autant le droit avait rebuté BéruIIe, autant 
il se sentit attiré par les matières théologiques. 
II s'y enfonça durant quatre années, et acquit 
une telle intelligence des saintes Écritures que 9 
lorsqu'il se mettait à les interpréter, on était 
surpris du sens caché qu'il y découvrait. Malgré 
cette extraordinaire facilité, il ne consentit pas 
à prendre de grades, et, redoutant de la science 
ce qui donne de l'orgueil, il n'en voulut jamais 
que ce qui accroît la dévotion. Le sacerdoce 
ét«ait devenu le suprême objet de ses pensées. 
Il fut ordonné prêtre en une semaine par Jean 
d'Affis, évêquede Lombez, et, le 5 juin 1599, 
célébra sa première messe. 

Cependant ses saints désira n'étaient pas 



38 LB CARDINAL DE BÉRDLLE. 

satisfaits. Il n'avait pas encore trouvé le lieu 
de son repos, et s' efforçait de démêler les in- 
tentions de la Providence sur sa personne. 
G*est pourquoi il se décida à faire une longue 
retraite dans la maison des Jésuites, à Verdun, 
sous la direction du savant Magius. II espérait 
y découvrir sa vocation, et ii était elfectivement 
fort probable qu'il s'agrégerait à la Compagnie 
de Jésus. Madame Acarie en prit alarme. Elle 
craignit de perdre un homme qu'elle vénérait 
chaque jour davantage et croyait réservé par 
Dieu à Texécution de quelque grand dessein. 
Mais Dom Beauvoisin se chargea de la ras- 
surer : € Non, non, dit-il à madame Acarie, il 
rfen sera rien ; vous verrez qu'il formera 
quelque jour en France une congrégation de 
prêtres, comme le bienheureux Philippe a déjà 
fait en Italie. » 

Ces paroles étaient prophétiques. Bérulle 
quitta Verdun encore indécis sur ce quMl 
résoudrait, et prit le parti de se retirer 



LES PREMliRES ANNiES. 39 

dans la maison paternelle pour y attendre 
que Dieu lui manifestât plus clairement sa 
volonté. 



II 



LES CONTROVERSES 

Bérulle est nommé aumônier de Henri IV. — Imposture 
de Marthe Brossier. — Traité det Énergumènes, — Nom- 
breuses conversions opérées parmi ]es protestants. — 
Duperron et François de Sales. — Conférence de Fon- 
tainebleau. — Trots discours attx proteslanis. — Faveur 
de Bérulle auprès de Henri IV. — On lui propose et il 
refuse d'être précepteur du Dauphin., 



 cette époque, la France était en proie 
aux dissensions religieuses» et les protes- 
tants vaincus se trouvaient abandonnés par 
un prince, hier leur défenseur opiniâtre^ au- 
jourd'hui leur antagoniste naturel. Henri IT 
avait compris que le royaume était essentielle- 
ment catholique. « Il ne faut plus tortignoner, 
lui avait dit brusquement le marquis d'O: 
vous aurez dans huit jours un roi en France, 
si vous ne prenez une prompte et galante ré- 



44 LE CAEDINAL DE BÉRULLE. 

solution d'ouïr une messe. > Afin donc d'arri- 
ver au trône, de même qu'une première fois 
pour échapper au massacre de la Saint- 
Barthélémy, le vainqueur d'Arqués et d'Ivry 
avait abjuré, tout en assurant à ses anciens 
coreligionnaires, par l'édit de Nantes, un état 
civil et politique que Louis XIV, dans un 
aveugle emportement, ne devait pas respecter. 
Nul doute d'ailleurs qu'il n'eût préféré voir son 
exemple universellement suivi et la religion ca- 
tholique devenir la religion de tous ses sujets; 
car cette unité de croyances eût fortifié l'unité 
de gouvernement. « Ses pensées étaient 
d'ensevelir la mémoire de toutes les aniertumes 
passées dedans la douceur de la paix, et de faire 
que ses sujets qui s'étaient bandés les uns con- 
tre les autres pour cause de la religion s'appri- 
voisassent ensemble, et n'eussent plus occasion 
de se souvenir des discordes précédentes *. » 

i Les Chroniques et annales de France y par J. Savai'on , 
Paris, 1621, p. 618. 



LES COMTEOVBRSeS. 15 

C'est pourquoi, sans avoir recours à la vio- 
lence, il favorisait de tout son pouvoir les 
efforts du clergé pour amener des con- 
versions, et ne manquait pas de s'atta- 
cher les ecclésiastiques que leur talent dé- 
signait autant que leur naissance. Dès 1599, 
il nomma P. de Bérulle son aumônier. 

En effet, quoique très-jeune encore, Bérulle 
s'était déjà distingué par son zèle ardent, maïs 
sage, de prosélytisme, et même, avant d'avoir 
été ordonné prêlre, avait opéré plusieurs 
conversions considérables. Il faut d'abord 
mentionner avec quelle pénétration il déjoua 
les tromperies d'une fille, nommée Nicole, 
native de Reims, qui excitait l'^attention par de 
prétendues extases. Il interrogea cette fille, 
mit à découvert ses subterfuges et l'obligea à 
déposer le masque. Madame Acarie ne lui 
vint pas peu en aide dans cette occurrence, et 
contribua par un innocent artifice à dévoiler 

l'hypocrisie dont le public était le jouet ; car 

3. 



46 LE CARDINAL DE BÉRULLE. 

ayant donné une lettre fermée à Nicole et lui 
ayant demandé le lendemain si elle Tavait 
ouverte, celle-ci jura ne Tavoir point lue. Mais 
madame Âcarie reconnut la fraude ; elle avait 
placé dans l'intérieur de la lettre de petits 
morceaux de papier qui ne s'y trouvèrent 
plus'. 

Ce n'est pas que la piété de BéruUe ne le 
portât à une grande circonspection dans ces 
sortes de cas, comme il le fit paraître à pro- 
pos de Marthe Brossier. Cette fille , qui se* 
disait possédée, émut un instant la curiosité et 
attira autour d'elle un grand nombre de visi- 
teurs*. Parmi eux, un médecin nommé Ma- 
rescot crut devoir combattre ce qui lui sem- 
blait et ce qui, au demeurant, n'était qu'une 
audacieuse imposture. Il publia un libelle 
intitulé : Discours véritable sur le fait de 

«Hervé, p. 304. 

* Les Chroniquei «i annales de Franccp par J. Stvaron» 
p. 657. 



LfiS CONTROVfiKSËS. 47 

Marthe Brossier, où, non content de s'indi- 
gner contre une fourberie assez grossière, il 
réfutait, d'une manière implicite, la doctrine 
de l'Église sur l'influence des démons. Bérulle, 
qui avait exorcisé Marthe Brossier, pensa 
qu'il lui appartenait de répondre aux in- 
sinuations de Marescot. Dans cette vue il 
composa le Traité des ÉnergumèneSj suivi 
d'un Discours sur la possession de Mara- 
the Brossier^ contre les calomnies d'un mé- 
decin de Paris, par Léon d'Alexis * ; Troyes, 
1599, in-8^ 

t Le style du Traité des Energumènes^ disait 
Bourgoing, est concis et nerveux, le raisonne- 
ment en est puisjsantet tel que les ignorants y 
sont instruits et Içs indociles convaincus.. •• 
Cette matière n'avait jamais été mieux traitée. 
Nous savons que les ennemis de la vérité furent 
éblouis de lanouvelle lumière qu'il y apporta*. » 

i Œuvres de Bèrulle, p. 1 .Le Discours n'y a pa» éié inséré. 
' Ibid., préface, p. xii. 



48 LE CARDINAL DE BÉRULLE. 

Cette rectitude d'esprit et cette opportunité 
de conduite dénotaient chez BéruUe une in- 
contestable supériorité. Sa doctrine était, en 
outre, réputée à l'égal de son jugement. 

Léon Duval, docteur de Sorbonne, avait 
entrepris d'arracher au protestantisme un pré- 
sident du parlement de Pau, Jean Bence, 
homme instruit, et dont le savoir fortifiait en- 
core l'obstination native. Bérulle fut admis 
aux conférences qui s'établirent entre ce ma- 
gistrat et son argumentateur. Prenant bientôt 
lui-même la parole, il discuta avec une netteté 
si pénétrante les textes qu'invoquait le prési- 
dent de Pau, que celm-ci, réduit au silence, 
embrassa la religion catholique. Beaucoup 
d'autres personnes, et, parmi les plus consi- 
dérables, le baron de Salignac, une demoiselle 
appelée L'Huillier^ un gentilhomme , fils du 
gouverneur de Vendôme, madame de Bains, 
en ce moment enceinte d'une fille qui devint 
plus tard prieure du couvent de l'Incarnation 



LES CONTBOYBBSBS. 49 

de Paris, subirent l^ascendant du jeune con- 
troversiste. Mais ce n'était pas seulement sur 
des individus qu'il exerçait sa sainte et irrésis- 
tible action. Â sa voix, des familles entières 
revenaient à TÉglise'. C'est ce qui eut lieu 
pour les quatre demoiselles d'Abra de Raconis 
et leur frère. Celui-ci se fit Capucin, et deux 
de ses sœurs entrèrent, l'une dans l'Ordre des 
Récollettes, l'autre dans l'Ordre des Carmé- 
lites, où elle prit le nom de mère Claire-du- 
Saint-Sacremeht. Rien n'est plus intéressant 
que le récit où la mère Claire raconte elle- 
même avec quelle ténacité elle résista à l'évan- 
gélique poursuite de BéruHe, et comment il lui 
fallut enfin se rendre, pkis gagnée par la 
charité chrétienne que par la foi catholique, 
t Un peu après que je fus arrivée à Paris, 
M. de Bérulle, qui paraissait fort jeune et 
comme à l'âge de dit-sept ou dix-huit ans, 
feignit que j'étais sa parente pour donner pré- 
texte à l'assiduité de ses visites, et il les con- 



50 LE CARDINAL I^JIE BtftULLE. 

tinua plus do six mois sans se rebuter, quoique 
je lui en donnasse tous les sujets que je pouvais 
imaginer. Comme je connaissais sa inanièrede 
frapper à la porte» qui était de frapper de loin 
en loin, à cause qu'il lisait quelque livre en 
attendant qu'on lui vînt ouvrir, je prenais plaisir 
à le faire attendre longtemps à la porte. 
D'autres fois je feignais avoir quelque com- 
mission d'un mien oncle huguenot, et que 
j'étais pressée de l'exécuter ; ou je me cachais 
en quelque coin du logis sans que personne sût 
où j'étais. Et toutefois sa charité fut si forte 
que rien de tout cela ne put l'affaiblir, mais 
qu'au contraire mes intentions et mes défaites, 
ma résistance et mon opiniâtreté lui donnaient 
de nouvelles forces. Quelque soin que je prisse 
de m' échapper , il me surprenait toujours. 
Lorsque j'y témoignais plus de répugnance , 
il se jetait à mes pieds, et me conjurait de la 
part de Dieu d'écouter ce qu'il avait à me dire; 
et tant s'en faut qu'il fût lassé de tous lesexer- 



LK8 COSmOYXRSIS. 5f 

cices que je donnais à sa patience, qu'assez 
souvent il me venait voir soiret matin, quoique 
son logis fût fort éloigné. Voyant cela, j*eus 
recours à mes ministres comme à des anges 
tutélaires... M. de Bérulle s'offrit volontiers à 
une conférence, et il vint avec moi en Thôtel 
de madame la duchesse de Bar, sœur du feu 
roi Henri quatrième*, trouver son ministre et 
Tattaquer jusque danç son fort. Mais le mi- 
nistre, qui n'avait pas su à qui il avait affaire, 
demeura si bien renfermé dans son apparte- 
naent quand il Teut aperçu par la fenêtre qu'il 
ne voulut jamais ouvrir, quoique je fusse plus 
d'une demi-heure à sa porte à heurter. Ce 
ministre faible et fuyard, qui avait manqué à 
l'assignation et à l'heure qu'il m'avait données, 
car je m'y rendis ponctuellement, me rencon- 
tra le lendemain, et feignant de n'avoir pas vu 
M. de Bérulle^ me demanda qui était ce jeune 

* «Catherine était assez spirituelle, aimait les belles-lettres, 
et sayait beaucoup ))our une femme , mais était opiniâtre- 
ment hagaenote.»Péréfixe, Hi$t9irede Henri /F, 3* partie. 



S2 LE CARDINAL DE BÉRULLE. 

homme qu'on avait vu avec moi dans le jardin ; 
à quoi ayant répondu que c'était M, de Bérulle, 
il commença à invectiver, et à dire que c'était 
un petit mangeur de crucifix, et qui ne bou- 
geait des églises , ne trouvant autre chose 
à blâmer en lui que la rare piété qu'il y devait 
honorer.... ïl se présenta toutefois un surveil- 
lant qui était en réputation parmi les frères, 
qui eut l'assurance d'entrer en lîce avec M, de 
Bérulle ; mais , dès la seconde réponse, il fut 
tellement étonné, qu'il rendit les armes et s^en 
alla en l'appelant Sorbonniste ; et mondit sieur 
de Bérulle demeura auprès de moi avec autant 
de paix que si rien ne lui eût été dit.... Tous 
mes garants m^ ayant manqué, je ne me rendis 
pas néanmoins encore; mais je lui dis que s'il 
pouvait m' assurer sur deux points, l'un Pinfail- 
libilité de l'Église, l'autre la réalité du Fils de 
Dieu au Saint-Sacrement de l'autel, je don- 
nerais les mains et croirais tout le reste. Il le 
fit aussitôt et par écrit , et avec tant de 



LBS CONTROVBBSIS. 53 

clarté et de force, que je ne pus m'oppo- 
ser plus longtemps & la vérité, et fus aussi 
aise de la voir victorieuse et trioniphante de 
moi, que jusqu'alors je lavais appréhendée. 
Sitôt que j'eus dit oui, on ne peut exprimer les 
actions de grâce de ce serviteur de Dieu et 
r humilité qu'il pratiqua en cette occasion*. » 
Le sacerdoce, en donnant à Bérulle une 
nouvelle autorité, le rendit immédiatement 
régal des représentants les plus accrédités du 
clergé catholique et le plus redoutable adver- 
saire des protestants. Ainsi nul n'inspirait 
autant de confiance au cardinal Duperron, 
évéque d'Évreux, t ce rire et admirable génie, 
dont les ouvrages presque divins, sont le plus 
ferme rempartde l'Église contre les hérétiques 
modernes*. » « Si c'est pour convaincre les 
hérétiques, disait cet illustre prélat, amenez- 

* Habert de Cérisy, Vie de Bérulle, p. 82 et suiv. 

' Bossuet, l. XI, p. S34 , Panégyrique de saint François 
de Sales, 



54 LE GiaDlNAL DE BÉRULLE. 

les-moi. Si c'est pour les convertir, présentez- 
les à M. de Genève. Mais 3i vous voulez les 
convaincre et les convertir tout ensemble, 
adressez-vous à M. de BéruUe. » — f M. de 
BéruUe, écrivait de son côté François de Sales 
à un évêque de ses amis^ est un homme, à 
qui Dieu a beaucoup donné, et qu'il est impos- 
sible d'approcher sans beaucoup profiter. 11 
est tout tel que je saurais désirer d'être moi- 
même. Je n'ai guère vu d'esprit qui me 
revienne comme celui-là. ; ains je n'en ai point 
vu^ ni rencontré *. » 

On ne pouvait certainement recevoir une 
plus complète louange, et quel homme ce devait 
être que celui qui réunissait la dialectique d'un 
Duperron à l'onction d'un François de Sales! 

Présentement que, sous prétexte de tolé- 
rance, nous sommes tombés dans l'indifférence 
des religions, nous avons peine à comprendre 

' * Leltre à M. d$ Révolu évéque de Dol, 3 juin 1603. 



LES CONTROTBBSES. 55 

les préoccupations qui agitaient les hommes 
du XVI* et du xvu* siècle. C'était alors une 
grande affaire que te salut des âmes, et, en- 
core que Topposition des partis contribuât 
pour beaucoup à entretenir les excitations 
pieuses, il y avait dans les consciences indi* 
viduelles une sève de foi qui s'est tarie et un 
besoin de principes, dont nous avons appris à 
nous passer. On discutait; on se faisait in- 
struire; vraies ou fausses, on n'acceptait point 
ses convictions du hasard de la naissance, des 
influences journalières, ou du dogmatisme 
politique. On voulait prendre sciemment et 
librement parti sur un point où il va du tout 
de la vie. De là ces fréquents débats où le 
glaive de la parole tranchait les questions plus 
efficacement que le glaive séculier. On reve- 
nait aux saines traditions de TÉglise. C'était 
par la seule puissance du discours qu'Àtha- 
nase avait confondu Arius; saint Augustin, les 
Donatistes et Pelage. Et lorsque par leurs 



56 LE CARDINAL DE BÉRULLE. 

théories, Roscelin d'abord cL puis Abélard 
compromirent indirectement les mystères, ces 
superbes esprits fléchirent à une argumenta- 
tion victorieuse, non à la persécution. Enfin le 
concile de Trente n'avait-il pas convié les ad- 
hérents de Luther à une loyale et décisive 
explication? Ainsi, au lieu que François V 
avait élevé des bûchers, et Charles IX autorisé 
une horrible tuerie, Henri IV, moins maî- 
tre, il est vrai, du présent à cause du passé, 
mais aussi plus mesuré, pUis prudent, plus 
pratique , tout en désirant avec passion le 
triomphe du catholicisme sur le protestan- 
tisme, ne voulait qu'un triomphe pacifique. 
Souvent même il ne dédaignait pas de prési- 
der les conférences, où^ comme en un champ- 
clos, venaient lutter ^orps à corps les deux 
religions rivales. 

Ce fut dans une de ces solennelles rencon- 
tres que M. de BéruHe se montra pour la pre- 
mière fois avec quelque éclata En 1600 , 



LES CONTROVERSES. 57 

Henri lY avait provoqué à Fontainebleau une 
conférence entre Duperron et Duplessis Mor- 
nay, à qui son ascendant parmi ceux de sa 
secte avait valu le surnom de Pape des hugue- 
nots. L'évêque d'Évreux pensa ne pouvoir 
mieux faire que de s'adjoindre Bérulle en qua- 
Uté de second. L'assistance était imposante : 
la présence du roi, une cour brillante et nom- 
breuse ajoutaient un singulier prestige à la 
gravité même de la controverse. 

€ Henri IV ^ dit un biographe de Duper- 
ron, voulut être présent à la conférence, qui 
commença le 4 niai, à une heure après midi, 
aussitôt après le dîner du roi. 

t Derrière le roi étaient assis l'archevêque 
de Lyon, les évêques de Nevers, de Beauvais, 
de Castres. A main gauche étaient les quatre 
secrétaires d'État. 

«Derrière ceux qui formaient la conférence, 
il y avait des sièges pour MM. de Vaude- 
mont, de Nemours, de Mercœur, de Mayenne, 



58 LE CARDINAL DE BÉRULLE. 

de Nevers, d'Elbeuf, d'Aiguillon, de Joinville, 
et pour les officiers de la couronne, conseil- 
lers dVÉtat, et autres seigneurs protestants ou 
catholiques. 

t II y avait derrière eux environ deux cents 
personnes.'! 

Mornay se croyait invincible. Le Traité, de 
r Eucharistie et du sàci'ifice de V ancienne Église, 
où il détruisait le dogme de ta présence réelle, 
lui paraissait ne pouvoir être réfuté.ll y établit, 
pour ainsi parler, le terrain ménie de Faction. 
Duperron entama la controverse et porta 
les premiers coups. Mais Bérulle, continuant 
l'attaque , la poussa avec une sî grande vi- 
gueur, que, malgré son indomptable orgueil, 
Mornay confondu se hâta de quitter l'assem- 
blée et se retira sur-le-champ à Saumur, dont 
il était gouverneur. De la sorte, cet homme 
f nourri dans les tranchées, et non dans les 

* Vie du cardinal Duperrouy par de Burigny, Paris, 4768, 
p. 177, 



LES CONTROTERSES. 59 

cabinets de la sapience , soit humaine , soit 
divine, eut à se repentir d'avoir osé parlera ce 
girand corps de TÊglise catholique, apostoli- 
que et romaine *. » 

En eflfet, le résultat de cette conférence fut 
incalculable*. Dès ce jour, notamment, les 
conversions se multiplièrent sous l'influence 
de BéruUe. Sainte-Marie Dumont, M. de Bé- 
lins, gentilhomme dé Saintonge^etsafemme; 
Gui, comte de Laval, le baron de Vîgno- 
les, M. Berger, conseiller au Parlement, M. de 
Lésigny, M, de Séchélles, le sieur Bouchard, 
son ancien précepteur, qui s'était laisisé séduire 
au calvinisme, comptèrent au nombre de ses 
pénitents. Sa présence était désormais si ter- 

i Œuvres de BénUley p. 43. 

* « L*an 4600, dit Mézeray^ où piulôt Richelîeo lui* même, 
qui ne nomme pas BéruUe , Duperron tit la célèbre confé^ 
rence de Footaioebleau , en laquelle il remporta une telle 
victoire contre Thérésie, que le roi qui , jusque alors était 
chancelant, se confirma en sa foi , et le pernicieux livre de 
Dupléssis Mornay contre la messe perdit toute créance, même 
envers les hérétiques. Peu après il fut fait cardinal. » His- 
toire de la Mère et du Fils, t. i. p. 320. 



60 LE CiaDINlL DE BÉRULLB. 

rible aux ministres protestants, que plus d'une 
fois, pour les empêcher de fuir, il fut forcé 
d'user de ruse et de se faire appeler M. de 
Yiel-Verger ou M. de Sérilly, du nom de deux 
terres qui appartenaient à sa maison. On eût 
dit que l'Eglise de France n'avait pas d'autre 
champion que lui. Aussi Henri IV le chargea- 
t-îl souvent, par ordre exprès, de conférer 
avec les ministres protestants. 

Et ce n'était pas seulement dans des discus- 
sions orales que le docte prêtre excellait à 
combattre la religion réformée. Il savait en- 
core, àToccasion, prendre la plume, et ses 
écrits n'avaient pas moins d'efficacité que ses 
paroles. Tel fut le discours qu'il com'pos^ sur le 
sujet proposé en la rencontre du P. Gonlhier 
de la Compagnie de Jésus et du sieur Dumou- 
lin, où il traite de la mission des Pasteurs^ du 
sacrifice de la Messe et de la présence réelle du 
corps de Jésus-Chrisl dans V Eucharistie'^. Le 

* Œu\>re% de Bcrulle, p. 35, 



LES CONTROVERSES. 61 

succès qu'obtint ce discours fut immense, et le 
P. Cotton, confesseur du roi, mandait qu'on le 
dévorait à la cour. * 

Citons, avec quelque étendue, le préambule 
de ce remarquable écrit, où la force des pen- 
sées, la rigueur des déductions n'excluent pas 
la finesse et le bel esprit; où le langage, enta- 
ché parfois de mauvais goût, étonne toujours 
par sa précision, sa vivacité et sa lumière : 

« Messieurs, disait Bérulle aux pasteurs de 
l'Eglise réformée, il y a environ quatre-vingts 
ans que l'Eglise dans laquelle vous vivez n'é- 
tait pas au monde^ que les souverains de la 
chrétienté n'en connaissaient ni les agents, ni les 
assemblées, ni les synodes; que la terre n'avait 
pas encore ouï sa voix, et ne savait en quelle 
langue elle parlait ou priait; et que le ciel, 
ouvert il y a plus de seize cents ans, n'avait 
point encore reçu les prémices de ses labeurs 
ni donné de couronnes à ses combats. En tous 
ces siècles précédents, votre état était sanis 



%% LE CARDINAL DE BÉRDLLE. 

peuple, sans minisires et sans noblesse ; votre 
parti sans armée, sans finances et sans ville 
d'otage; votre république sans sujets, sans 
officiers et sans ordonnance; votre loi sans 
temple, sans prêche et sans aucun formulaire 
de son service; votre troupeau sans bergerie, 
sans ouailles et sans pasteurs; et votre foi sans 
martyrs et sans confesseurs et sans fidèles. 
Lors nul ne chantait de vous : 

« Petit troupeau qui dans ta petitesse 

« Vas surmontant du monde la hautesse. > 

Au contraire, TEglise catholique, aposloli- 
que et romaine que vous combattez , prenant 
sa source et origine des apôtres envoyés par 
tout le monde, se trouvait aussi visiblement 
étendue en unité de foi par tous les lieux de la 
terre : son nom était connu et révéré en tous 
les coins de Tunivers; sa piété adorait en tout 
lieu le vrai Dieu en esprit et en vérité; son 
zèle et sa voix publiaient partout le Sauveur 



LES CONTROVBRSBS. 63 

et son Evangile ; et son Etat, plus illustre et 
visible que le soleil, était dignement orné de 
la sapience et lumière de tant de prélats et doc- 
leurs, et hautement relevé des triomphes et 
couronnes de tant de vierges et martyrs, dont 
les âmes régnent au ciel depuis plusieurs siè- 
cles^ et les noms » les vertus, les labeurs 
florissent encore sur la terre... 

« Ainsi elle part de Sion, selon les Ecritures, 
et elle s'est répandue en Tunivers, selon les 
mêmes Ecritures. Elle a parlé à la terre le 
langage du ciel. Elle a fait connaître au 
monde celui qui a fait le monde. Elle a réduit 
les savants à la simplicité, les orateurs au si- 
lence, les monarques à T obéissance, et les 
bourreaux à Timpuissance. Les tourments ont 
manqué à. sa constance^ et sa puissance cé- 
leste a rendu tout esprit captif et assujetti au 
service de la foi qu'elle annonce ; ne laissant 
aucune terre connue où elle ne fît connaître et 
adorer celui qui a opéré le salut de la terre. 



64 ' Ù CARDINAL DE BÉRULLE. 

Même la btoiifé divine, en nos jours, ayan 
ouvert les mers et les terres inconnues à la 
puissance et charité de cette Eglise, elle com- 
mençait à poindre comme l'aurore en ces nou- 
veaux mondes, et à jeter les rayons de sa 
lumière en ce nouvel hémisphère, sans s'ob- 
scurcir au nôtre, comme plus lumineuse que 
le soleil, qui ne le peut éclairer sans s'éclipser 
à nos yeux, ni faire jour dans cette contrée 
qu'en faisant nuit dedans la nôtre, ni couvrir 
ces peuples qui sont sous nos pieds, de sa lu- 
mière, qu'en couvrant nos têtes de ^on ombre 
et de ses ténèbres. Car aussi cette Eglise est 
un soleil si puissant et si élevé, qu'il ne fait et 
ne reçoit point d'ombres. 

/(Mais comme elle était en cet état heureux et 
en ces hautes pensées dignes «t de ses triom- 
phes et de la gloire de son Sauveur; comme 
elle ordonnait de nouvelles compagnies pour 
renforcet le corps de son armée en si glorieu- 
ses conquêtes, -comme elle envoyait de nou- 



LES CONTROVERSES. 65 

veaux ouvriers défricher ces Douvelles campa- 
gnes; comme elle les employait à jeter la 
semence de TEvangile en ces terres neuves, 
et à labourer ces cœurs et ces esprits tout 
couverts des ronces du paganisme, et comme 
elle trempait encore dans les sueurs et le sang 
qu'elle versait pour la gloire de J.-C, qu'elle 
allait annonçant à ces barbares ; cet orage ^ 
s'est élevé en notre hémisphère depuis quatre- 
vingts ans; et vous avez, Messieurs, troublé la 
paix et la tranquillité de l'Eglise ; vous avez 
tonné en h sérénité de son beau temps pour 
flétrir les lauriers de ses victoires. VousTavez 
obligée de divertir ses forces, destinées à ces 
conquêtes étrangères, pour les convertir i sa 
propre défense contre vos attentats el vos guer- 
res civiles ou plutôt criminelles I Yous l'avez 
contrainte de détremper sa joie et son allé- 
gresse sur la conversion des barbares , dans 
les larmes et l'amertume qu'elle ressent pour la 
perte de ses propres enfants ! Vous avez arrêté 



66 LE CARDINAL DK BÉRDLLE. 

le cours de TÉvangile, et rempli le monde 
d'une fausse créance sous couleur d'Evangile! 
Mais au lieu que TEvangile de J.-C a pris sa 
naissance dans la paix publique et universelle 
du monde, comme étant une doctrine de Fau- 
teur de paix et de salut, la doctrine qu'on vous 
prêche, Messieurs, peu évangélique, et aussi 
peu pacifique, a pris naissance dans les flam- 
^ mes de nos dissensions et dans nos troubles et 
divisions, et les factions de l'Etat s' étant alliées 
au schisme de l'Eglise par un illicite accou- 
plement, ont enfanté cette hérésie qu'on vous 
appelle doctrine réformée. Et au lieu que les 
apôtres ont planté la foi, en répandant leur 
sang et non le sang d'autrui, vos apôtres et 
premiers docteurs ont jeté les fondements de 
leur Eglise sur les ruines des Etats et royau- 
mes, et l'ont cimentée du sang des peuples et 
non du leur, car un seul d'eux n'a souffert le 
martyre. Et au lieu que les papes ( nom d'hon- 
neur et de respect en l'Eglise, mais d'horreur 



U8 CX)imOTlRSIS. 67 

et d^effroien vos esprits), ces papes, dis-je, 
que Ton vous nomme antechrists , ont con« 
serve la foi et Font arrosée trois cents ans 
durant, de Teffusion de leur sang; vos pre- 
miers apôtres se sont retirés de bonne heure, 
et se sont mis à couvert dans les places fron- 
tières, et un seul d'eux n'a épousé la croix 
(bien les ont-ils abattues), un seul d'eux n'a 
été remarqué souffrant les géhennes et les pri- 
sons ; mais bien portant les armes sur vos 
champs de bataille. Car leurs premiers conciles 
ont été les armées; leurs oracles, les foudroie- 
ments des canons; leurs miracles, non les feux 
descendus du ciel, comme aux anciens pro- 
phètes, mais des feux allumés par la chré- 
tienté; comme si leur Evangile empistoié 
(Evangile aussi d'une Eglise plus évidemment 
pistolique, à la vérité, qu'apostolique) devait 
en sa naissance sentir la poudre de révolte et 
l'Alcoran, que le monde n'a appris qu'au bruit 
des armes et au son des tronipettes. 



68 LE CARDINAL DE BÉRULLE. 

« Voilà, Messieurs, leséphéméridesde votre 
Église, et le moment de sa naissance bien 
marqués ; mais en la terre, et non au ciel ; et 
marqués par le fer et le sang de nos guerres 
civiles. Yoilà le point de sa nativité éloigné de 
seize cents ans de la nativité du fils de Dieu 
et de son Église; et pi us distant encore et éloigné 
des effets de sa grâce, et de la fermeté de ses 
promesses, des marques de son état et des cir- 
constances d'un œuvre tout divin, tout sur- 
naturel et tout extraordinaire. Voilà l'horos- 
cope de cette Église naissante en nos pays, 
représenté sans art et sans imposture ; et sa 
constellation décrite sans violer les lois de 
l'État et sans chercher les secrets de l'astro- 
logie. Et voilà une naissance et ressource 
d'Église, peu séante à l'Église, peu répondante 
aux faveurs du ciel, peu favorable à l'univers, 
peu conforme aux lois de Dieu et à sa sainte 
parole ; et qui mérite peu de respect et 
de créance dans les esprits bien nés, et nour- 



LES CONTROVERSES. 69 

ris en la douceur et au lait du christianiï-nie.» 
C'était précisément l'argumentation que de- 
vait reproduire avec une éloquence immortelle 
V Histoire des Variations. 

Arrivé à une si rapide réputation, évidem- 
ment M. de Bérulle fût entré fort avant dans 
la voie des honneurs, s'il y avait consenti. 
Mais jamais homme ne se montra plus détaché 
et ne réfuta mieux par sa conduite de jaloux 
adversaires, qui plus d'une fois l'avaient pu- 
bliquement accusé d'ambition* Les évêchés de 
Nantes, de Luçon, de Lyon, lui furent succes- 
sivement proposés ; on lui offrit également les 
abbayes de Saint-Etienne de Caen, de Sainte- 
Geneviève de Paris. 11 avait fait, lors de son 
élévation au sacerdoce, le vœu secret de n'ac- 
cepter aucun bénéfice et resta inébranlable 
dans sa résolution. Le roi lui-même fut impuis- 
sant à la changer. « Vous ne voulez donc pas 
recevoir de ma main ce que je vous offre? lui 
disait-il un jour, je vous le ferai commander 



70 LI CÂtDl!UL DK BilOLLS. 

par un autre. » — « Sire, répliquait BéruUe, si 
Yotre Majesté m*en presse davantage» je serai 
contraint de sortir de son royaume. > Et 
Henri IV, émerveillé, s^épancbait auprès de 
M. de Bellegarde : c Pai fait ce que j^ai pu 
pour le tenter» disait-il, je n^y ai pas réussi; 
mais je pense qu^il est Tunique qui résiste à de 
pareilles épreuves. > c Voyez-vous bien cet 
homme-là, ajoutait-il, c^est un saint; il a 
encore sa première innocence. • 

Il eût parfaitement convenu à Henri IV que 
des prêtres tels que Bérulle fréquentassent sa 
cour. C'eût été d'une bonne montre aux yeux 
des vieux ligueurs. C'est pourquoi il n'épar- 
gnait pour les attirer ni flatteries ni caresses, 
c Me voici entre mes deux meilleurs amis! » 
s'écria-t-il tout haut en les embrassant, un 
jour que, dans la galerie du Louvre, il se pro- 
menait entre le P. Cotton et M. de Bérulle. 
D'autres fois il avait recours à de doux re- 
proches : « Vous n'aimez point ma cour, disait- 



LES CONTROVERSES. 71 

il à Bérulle, vous n'y venez point si je ne vous 
mande; vous êtes trop solitaire. » 

Tant d'avances et de prévenantes ouvertures 
ne parvinrent pas à toucher Bérulle, Sa can- 
deur d'âme, sa simplicité de sens répugnaient 
aux intrigues, qu'il eût inévitablement rencon- 
trées ; et de plus, il s'assurait que c les gens de 
cour sont tellement attachés au monde, que, 
d'ordinaire, il y a plus à perdre auprès d'eux 
qu'à gagner. » 

Ce respectueux mais invincible éloignement 
de Bérulle pour la cour se manifesta dans une 
importante occasion. 

En 1604 il s'agit de nommer un précep- 
teur au Dauphin, depuis Louis XIII. Le pape 
Urbain VIII, parrain du jeune prince, désigna 
M. de Bérulle par l'intermédiaire du nonce, 
le cardinal Barberini. Le P. Gotton et Marie 
de Médicis s'empressèrent d'appuyer un choix 
si heureux ; le roi lui-même se déclara tout 
prêt à le ratifier. Il ne fallait donc plus que 



72 LE CARDINAL DE BÉRULLE. 

Tadhésion de Bérulle pour le porter à un em- 
ploi alors si envié. Cette adhésion, il refusa de 
'la donner sur l'heure et voulut longuement 
réfléchir. Fatigué de ces délais et peut-être aussi 
fort aise d'y trouver un prétexte pour écarter 
une nomination que semblait lui imposer 
l'opinion publique, Henri lY, par un contraste 
bizarre, où se révèle tout le côté gascon de 
son génie, chargea de l'éducation du Dauphin 
le poète Des Yveteaux , qui plus tard, fut 
renvoyé, t sur la réputation qu'il avait d'être 
libre en ses mœurs et indifférent en sa 
croyance*. «Des Yveteaux venait d'éleyer le duc 
de Vendôme, fils naturel de Henri IV et de 
Gabrielle d'Estrées. Quant à Bérulle, la Pro- 
vidence le destinait à une autre tâche. Ma- 

^ « En ce même temps la reine estima à propos, par Tavis 
des ministres, de changer le sieur desYveteaux deTinstniction 
du roi, sur la réputation quMl avait d'être libre en ses mœurs 
et indifférenl en sa croyance : elle mil en sa place le Fèvre, 
homme d*insigne réputation pour sa doctrine et pour sa piété, 
qui avait été choisi par le feu roi pour instruire le prince de 
Condé. » Histoire de la Mhe et du Fils, t. i. p. 154. 



LES CONTROVERSES. 73 

dame Acarie^quise rappelait les parolesdeDom 
Beauvoisin, avait, dès Torigine, annoncé au 
P. Cotton que ces négociations n'aboutiraient 
pas et que M. de Bérulie était destiné à fonder 
un Ordre qui manquait à l'Église de France 
pour lui fournir de bons curés et des pasteurs 
immédiats; que Dieu l'y emploierait et fléchi- 
rait sa volonté. Le déplorable état du clergé à 
cette époque, les talents queM. deBérulle avait 
déjà déployés, autorisaient suflisamment de 
semblables conjectures. Mais avant de se déci- 
der à fonder l'Oratoire, le saint prêtre devait 
introduire les Carmélites en France. 



m 

LES CARMELITES. 

Etat de l'Église et des Ordres religieux au xvi« siècle.-- 
Sainte Thérèse et madame Acarie.— Institution des Car- 
mélites. — La princesse de Longueville et M. de Marillac« 
—Voyage de BéruUe en Espagne. — Arrivée des Carmé- 
lites espagnoles à Paris. — Propagation et direction dii 
Carmel français. — Formules d'élévation à Dieu et à la 
Vierge. — Traité des grandeurs de Jésus ^ dédié au Roi.— • 
Lettres de piété» 



On aurait une très-fausse idée de celte pé- 
riode de rhistoire qu*on appelle la Renais- 
sance, si on croyait que les lettres et les arts 
sortant de Toubli donnèrent seuls à la société 
nouvelle de Téclat, de la vie et de l'action. 
G'^t à la religion qu'il convient surtout d*at* 
tribuer cette influence réparatrice. Mais la 
religion fut elle-même et avait besoin d'être 
restaurée. 

ff Le xvi* siècle, dit M. Olier, fut un des 



78 LB CARDINAL DE BÊRULLE. 

temps les plus déplorables pour l'Église ; car 
on vit, à cette époque surtout, les hérésies se 
former et envelopper des nations entières ; 
. grand nombre de religieux déréglés tomber 
dans l'apostasie; des prêtres et des prélats 
ignorants et vicieux couvrir l'Église d'oppro- 
bre et de scandale ; et pour tout dire en un 
mot, ces nations infortunées, livrées à tant de 
dérèglements , semblaient n'offrir plus que 
l'image du chaos du monde en sa première 
confusion. En ce temps la compagnie de Jésus 
parut en Italie ;^ elle avait commencé en Es* 
pagne avec saint Ignace, son fondateur; elle 
s'était formée en France dans l'Université de 
Paris; et ce fut à Rome, selon^ la promesse qui 
lui en avait été faite^ qu'elle donna les pre« 
miers éclats. ..• Alors aussi, pour rallumer le 
feu, de la religion, s'élève dans l'Espagne, 
comme une sorte de prodige, sainte Thérèse, 
qui fait naître dans tous les Ordres une sainte 
iqoiuUtioD de' ferveur... Enfin, presque dans 



us CARMÉLITES. 79 

le même temps où parurent saint Ignace et 
sainte Thérèse, s'élève pour la réforme du 
clergé saint Charles, la merveille des évéques... 
Dieu veut dans ce siècle commencer la réfor- 
mation *. » 

Cette réformation, annoncée en Italie et en 
Espagne, se continua en France avec élan, et 
on peut dire que madame Acarie en assura les 
débuts. Ce fut elle en effet qui, à partir de ce mor 
ment, comme toujours depuis, présida aux en- 
treprises de BéruUe^ et souvent lui communiqua 
r initiative qui lui manquait un peu. Singulière 
et cependant incontestable influence que celle 
des femmes sur les plus fermes et les plus 
éminents esprits ! Leur énergie s'accroît en 
quelque sorte de leur faiblesse même ; au lieu 
de les en détourner, on dirait que les obstacles 
sont les chemins qui les conduisent au but; s'il 
y a enfin pour l'intelligence humaine des près* 

^Panégyrique de M, de Sales], Ms. autog. de M. OHer, 
mtrodaction. 



80 LE CARDINAL DE BÉRULLfi. 

sentiments secrets qui TaverUssent de l'avenir, 
c'est sans doute aux femmes quMl faut ac- 
corder cette science mystérieuse et divinatoire. 

Ce que madame de Chantai fut pour saint 
François de Sales, madame Acarie le fut, vers 
le même temps, pour M, de Bérulle. 

Depuis plusieurs années, elle songeait à 
introduire en France les Carmélites, dont 
sainte Thérèse venait d'opérer la réforme en 
Espagne. Il lui semblait qu'aucune institution 
n'était plus propre à ranimer le feu de la foi 
et ce christianisme austère , dont la simpli- 
cité fait la grandeur ; qui ne s'accommode ni 
des passions, ni des tempéraments, ni des 
demi-mesures. 

Après avoir, à diverses reprises, commu- 
niqué ce projet à ses amis, elle provoqua une 
conférence aux Chartreux de Paris, où se trou- 
vèrent avec M. de Bérulle, Dom Beauvoisin, 
vicaire du monastère, François de Sales, 
coadjuleur de Genève, M. de Brétîgny, gen- 



LBS CABMÊLrTIS. Sf 

tilhomme d'origine espagnole, et les docteurs 
Duval et Gallem&nt Tous s^accordèrent à re« 
connaître ce qu'aurait d'essentiellement utile 
la réalisation des vues de naadame Acarie, et 
le biographe de cette sainte femme ne peut- 
s'empêcher de remarquer t que celte assem- 
blée, qui décida l'établissement du premier 
monastère des Carmélites à Paris , se tint 
précisément quarante ans après celle qui s'é- 
tait tenue en Espagne pour l'établissement du 
premier monastère de la réforme de Sainte- 
Thérèse à Avila, au mois de juillet de l'année 
1562*.. 

I Outre ces raisons de temps, continue l'in* 
génieux Oratorien, je découvre un parallèle 
fort considérable entre le nombre, la qualité 
et le mérite des personnes qui composèrent ces 
assemblées, et qui coopérèrent à ces établis- 
sements* 

t Hervé, p. S23. 



83 LE CABDINAL DB BBRDLLI. 

« Alvarès de Mendoza, évéque d*Avila, et 
François de Sales, évêque de Genève ; Pierre 
d'Akantara, de l'ordre de Saint-François, si 
fervent et si assida à Toraison, qu'il mourut à 
genoux dans: les transports du divin amour, et 
Pierre de BéruHe, porté d'une si grande piété 
envers Jésus-Christ, qu'il rendit l'âme après 
avoir agonisé à l'autet ; 

« Les maîtres Gaspard Dacei et Gonzalès 
d'Araude, et MM. Gallemant et Duval, tous 
prêtres et docteurs très-vertueux ; 

« Dom Julien d'Avîlaet M* de Brétigny, 
l'un et l'autre prêtres et grands serviteurs de 
Dieu; 

€ Le père Bannès,DominiGain^et lepère Dom 
Beauvoisin, Chartreux, signalés par leur sa- 
voir, leur prudence et leur piété ; 

• François de Salsède, gentilhomme de gran- 
de vertu, qui contribua de ses conseils et de se» 
biens à l'établissement du premier monastère 
de Sainte-Thérèse en Espagne, et M. de 



us CARMiLITBS. 83 

Marillac*, conseiller d'État, et depuis garde 
des sceaux , qui prêta sans aucun intérêt de 
grandes sommes au premier monastère de 
cette Sainte à Paris; et depuis, dans toutes les 
occasions , employa volontiers son crédit, sa 
prudence, sa piété et son zèle pour le service 
de ces saintes religieuses. » 

La fondation du Carmel français fut donc 
décidée. Mais vainement les docteurs Duval et 
Gallemant pressèrent-ils M. de Bérulle d'être 
le directeur de l'institution. Celui-ci s'excusa 
sur son âge et déclara avec agrément « qu'il 
serait le courrier de l'Ordre , tandis que les 
deux autres le gouverneraient. » 

11 s'agissait, avant tout, de se procurer un 
local où l'on établirait le couvent. Or il advint 
qu'on jeta les yeux sur le prieuré de Notre- 
Dame • des - Champs , au faubourg Saint- 

* Deux petites-Glles de M. de Marillac entrèrent aux Car- 
mélites : sœur Marguerite-Tliérèse-de-Jésus et sœur Marîe-de. 
Saint-Michel j cette dernière, r^çue au couvent par un pri- 
vilège unique, à l'âge de treize ans, morte à vingt-sept. 



84 LE CARDINAL DE BÉRDLLI. 

Jacques. Là vivaient, sous la juridiction du 
cardinal de Joyeuse, quelques religieux, qui 
n'avaient guère conservé de leur état que 
rhabit. Ils opposèrent aux projets de l'Ordre la 
plus vive résistance, et Bérulle, pour obtenir 
la cession des bâtiments, dut faire plusieurs 
voyages à Marraoutiers, d'où dépendait le 
prieuré. Peut-être même ses efforts auraient- 
ils échoué, sans l'intervention puissante de 
Catherine d'Orléans, fille de Henri, duc de 
Longueville. Cette princesse finit par vaincre les 
répugnances du cardinal de Joyeuse. De plus, 
elle obtint de Henri IV, le l'^' octobre 1602, les 
lettres patentes nécessaires, et les fit enregis- 
trer par le Parlement, moyennant qu'elle dotât 
la communauté d'un revenu de 2,400 livres. 
Aussi reçut-elle le titre de seconde fondatrice, 
celui de première fondatrice restant réservé à 
Marie de Médicis. 

Telle fut l'origine de ce couvent des Carmé- 
lites , où tant de nobles âmes vinrent, au 



LES CARMÉLITES. 85 

xvu* siècle, chercher un remède à leurs bles- 
sures, et dont naguère un philosophe célèbre 
autant qu'illustre écrivain a ravivé le souvenir 
avec un charme inimitable*. De nos jours, un 
petit nombre de religieuses, perpétuant, mal- 
gré les orages, la discipline du Carmet, 
occupent encore une partie de l'ancienne habi- 
tation. Mais les vastes dépendances, les vastes 
enclos ont disparu, et des deux entrées qui 
donnaient accès chez les Carmélites, l'entrée 
de la rue Saint-Jacques est condamnée. L'en- 
trée de la rue d'Enfer seule subsiste^ et permet 
au public de pénétrer dans cette chapelJe, où 
Bossuet, devant la cour terrifiée , célébrait le 
repentir de La Vallière et la conversion de là 
princesse Palatine. 

Autorisée par la cour, reconnue par le 
Parlement, protégée par la princesse de Lon- 



' La jeunesse de Madame de Longueville, par V. Cousin. 
* CcUe enlrée porte actuellement le numéro 67. 



S6 LE CABDINAL DE BBRULLE. 

gueville, Tinstitution du Garmel fut approuvée 
à Rome, en vertu d'une bulle que le sieur 
de Santeuil, secrétaire du roi, et porteur 
d'une lettre de François de Sales au saint- 
père*, obtint de Clément VIII, le là novem- 
bre 1603. En conséquence, madame Acarie 
songea bientôt à établir près de Sainte-Gene- 
viève une maison de noviciat ; et là, tandis 
qu'elle s'appliquait à diriger les postulantes, 
elle ne permit pas au zèle de ses amis de se 
refroidir. « Vous serez le fondement de cet 
• édifice pour le spirituel, disait-elle à M. d 
i Bérulle; » et à M. de Marillac, « et vous, 
pour le temporel. » C'est qu'en effet ni le tem- 
porel, ni surtout le spirituel de l'Institut ne lui 
paraissaient suffisamment assurés ; elle aurait, 
voulu que les Carmélites espagnoles vinssent 
communiquer aux Carmélites françaises l'esprit 
et les traditions de sainte Thérèse, morte depuis^ 

* Saint François deSaleSf Lettres, liv. i, IcU. 3. 



LES CARMÉLITES. 87 

peu d'années. Déjà même M. de Brétigny avait 
fait, mais inutilement^ un voyage en Espagne 
pour obtenir des Carmes qu'ils lui accordas- 
sent quelques-unes de leurs mères. Ceux-ci, 
qui prétendaient le gouvernement exclusif 
des religieuses de leur Ordre, n'avaient pas 
vu sans déplaisir des Carmélites , appelées 
récemment en Italie, passer sous la direction 
des prêtres de Saint-Philippe-de-Néri ; ils 
résolurent donc de repousser toute demande 
qui leur viendrait de France. 

Cependant l'échec de M. de Brétigny ne 
découragea pas madame Acarie. Sur ses 
instances, Bérulle partit pour l'Espagne^ le 
9 février 1604, en compagnie de M. Gauthier, 
avocat-général au grand conseil. Le 24 fé- 
vrier, les deux voyageurs arrivèrent àBurgos, 
après une route remplie de fatigues et d'acci- 
dents. Dès ce moment, M. de Bérulle put se 
convaincre des nombreuses difficultés qu'il 
aurait à surmonter. Au premier abord on ne 



88 LE GABDINAL DE BÉRULLK 

lui épargna ni les refus les plus absolus, ni 
les impertinences ; quelques Carmes allèrent 
même jusqu'à s'enquérir si on disait encore la 
messe à Paris. Il ne fallut rien moins que 
l'intervention du nonce et du roi lui-même» 
Philippe m, pour qu'on voulût entrer en pour- 
parlers; mais alors commencèrent les pré- 
textes , les atermoiements , les assignationâ 
contraires, qui promenèrent BéruUe de Madrid 
à Tolède, de Ségovie à Valence, à Pampelune, 

Aussi Bérulie ne pouvait-il s'empêcher de 
témoigner un découragement profond. 

ft Vous ne croiriez jamais, écrivait-il à ma- 
dame Acarie, sinon après l'avoir vu, combienen 
ce pays les premières impressions sont fortes. 
Je pense que vous m'y avez fait venir pour 
y apprendre à être opiniâtre , et arrêté en 
mon sens, et haïr l'opiniâtreté en la volonté. 

« Cette œuvre ne nous coûte pas peu ; Dieu 
veuille que ce soit selon sa sainte volonté! 

€ En cette grande distance des lieux , en 



LES CARMÉLITES. 89 

laquelle on ne peat attendre si longtemps les 
avis, je vous supplie de ne pas omettre de me 
rendre vos pensées sur l'heure même qu'elles 
entrent en votr^ esprit, et qu'elles demeurent 
stables devant Dieu en l'oraison, sans attendre 
nos lettres \* 

Imperturbable dans sa confiance au succès 
de l'œuvre , madame Acarie répondait t que 
Dieu par sa grande miséricorde soutenait tout 
ce dessein, et qu'elle reconnaissait à vue d'œîl 
qu'il se mêlait de cette affaire', » L'événement 
répondit à son attente. Le pape ayant fini par 
menacer de suspense le P. François-de-la- 
Mère-de-Dieu, général des Carmes, s'il n'ob- 
tempérait aux ordres du nonce, BéruUe reçut 
la permission d'emmener six religieuses; trois 
furent prises à Salamanque : la mère Anne- 
de-Jésus, la mère Béatrix-de-la-Conception 
et la mère Isabelle-des-Anges ; le couvent de 

' OEworesdeBérulleffi, 1228, sept leUres à madame Acarie. 
•Hervé, p. 334. 



90 LE CARDINAL DE BÉRULLE. 

Burgos donna la mère Isabelle-de-Saint-Paul. 
Les raères Anne-de-Saint-Barthéleiny et Léo- 
nore-de-Saint-Bernard quittèrent Avila , où , 
quarante-deux ans auparavant, sainte Thérèse 
avait établi une maison-modèle pour les Car- 
mélites, tandis que, inspiré par elle, saint Jean- 
de-la-Croix réformait les Carmes. 

On aime à lire chez les biographes de Bé- 
rulle le naïf récit de la sortie d'Espagne des 
religieuses Carmélites , qu'accompagnaient 
quelques dames françaises, et les péripéties de 
leur voyage jusqu'à la frontière. Cette narra- 
tion, qui a toute la grâce d'une légende, en 
reflète aussi tout le merveilleux. 

€ Les six religieuses allaient seules dans un 
carrosse à part, et les dames françaises seules 
dans un autre. Ainsi ces saintes filles, n'ayant 
ni hommes ni femmes parmi leur petit trou- 
peau, gardaient en quelque façon, et autant 
qu'elles pouvaient, la clôture au milieu de la 
campagne même et par les chemins. Une seule 



LES CARMÉLITES. 91 

fois, M. de Bérulle quitta son cheval et entra 
dans le carrosse des dames françaises, afin de 
les assurer dans la crainte où elles étaient au 
passage d'un torrent, et, refusant la commo* 
dite et la douceur qu'il eût pu trouver en leur 
compagnie et en leur conversation, il ne voulut 
entrer en société avec elles que pour les pei- 
nes et les périls. En effet , le péril fut assez 
grand, et le carrosse se trouvant au fort de 
l'eau, fut tellement emporté et renversé que 
l'une des deux portières était en bas et l'autre 
en haut. Néanmoins elles crurent que sa pré- 
sence ne leur avait pas été inutile... Les Mères 
coururent en outre un très-grand danger^ à 
l'entrée de la Biscaye, par l'imprudence des 
hommes et la malice dès démons, et il n'y eut 
que la bonté de Dieu qui les en garantit. Elles 
étaient dans leur carrosse tout attelé , proche 
d'un pont qui n'avait pas de garde-fous, et qui 
est fait pour joindre deux montagnes, lesquel- 
les sont séparées par un. grand précipice qui 



92 LE CARDINAL DE BEROLLE. 

se trouve entre deux. Et voilà que le cocher, 
qui ce jour-là n'avait pas été des plus sobres , 
ayant touché les mulets avant que d'être sur 
son siège, ils emportèrent le carrosse avec une 
telle impétuosité et dans-un tel désordre, que 
les deux roues d'un côté ayant perdu terre, 
étaient toutes sur le précipice et hors du pont, 
et qu'il semblait que le chariot de ces saintes 
filles d'Elie, devenu semblable à celui d'Elie 
même , volât comme le sien en l'air et sans 
appui. Quelques-uns des Français qui n'é- 
taient pas loin de là, et qui ne marchaient pas 
encore, les virent en cet état, et ils en furent 
tellement effrayés qu'ils se jetèrent à genoux, 
et, faisant un grand cri, demandèrent secours 
et miséricorde au ciel. Mais ils en eussent bien 
fait davantage s'ils-eussent vu la même chose 
que la sœur 4nne-de-Saint-Barthélemy : car 
elle aperçut au même instant une troupe de 
démons qui, forcenés de dépit et de rage con- 
tre cette pieuse entreprise, se pendaient aux 



LES CARMÉLITES. 9^ 

roues, et qui tâchaient de précipiter au fond 
de cet abîme cette sainte colonie de la mère de 
Dieu. Mais cette grande princesse, qui, plus 
terrible qu'une armée rangée en bataille, assu- 
jettit les puissances mêmes des enfers, fit que, 
malgré leurs efforts, le carrosse demeura droit 
et suspendu de la sorte le long du pont, comme 
si les roues eussent été animées;... ou plutôt 
ces bienheureux esprits, qui traînent le cha- 
riotdu Seigneur, soutinrent celui de ces bonnes 
âmes, et, par Tordre de leur grande reine, Içs 
défendirent contre les esprits malins ^ » 

Arrivé à Bordeaux, Bérulle se détacha de la 
petite troupe qu'il conduisait, pour aller à Fon- 
tainebleau offrir ses hommages à Henri IV. 
Les religieuses, de leur côté, s'acheminèrent 
vers Paris, où elles firent leur entrée le 15 oc- 
tobre. La duchesse de Longueville et la prin- 
cesse d'Estouteville sa sœur, la marquise de 

, Habert/p. 274 et f uW. 



94 LI CARDINAL DS BBRDLLK. 

Bréauté, madame Âcarie et ses trois filles 
vinrent les recevoir au pont Notre-Dame, et, 
de là, tout le cortège se rendit à Saint-Denis , 
où ces pieuses femmes mirent le Carmel fran- 
çais sous la protection du patron de Paris. Le 
lendemain, elles communièrent à Montmartre, 
dans la chapelle des Martyrs, et ce ne fut que 
le 17 octobre qu* elles s'installèrent dans leur 
couvent. 

UOrdre se formait à peine, et cependant il 
comptait tléjà, outre madame Acarie et ses 
filles, des personnes telles que mademoiselle 
Dubois de Fontaines, sœur Madeleine^de- 
Saint-Joseph ; la belle marquise de Bréauté, 
sœur Marie-de- Jésus ; mademoiselle Lancri de 
Bains , Marie-Madeleine-de- Jésus ; made* 
moiselle de Bellefonds, sœur Agnès -de - 
Jésus-Maria, qui, toutes les quatre, furent 
prieures; mademoiselle de Cossé-Brissac , 
sœur Angélique - de - la - Trinité ; madame 
de BéruUe enfin , sœur Anne-des-Anges , 



LES CARMÉLITES. 96 

qui voulut achever ses jours sous la conduite 
de son fils. 

Bérulle, en effet, présidait à la direction du 
couvent, auquel il avait donné le nom de cou- 
vent de rincarnation, à cause de sa dévotion 
particulière au mystère que ce nom rappelle. 
Rien ne surpassait sa tendresse pour cette 
communauté. En 16C6 la peste désolait Paris; 
en vain le pressa-t-on de quitter la capitale : 
« Je suis le pasteur des Carmélites, répondit - 
il, et je dois sacrifier ma vie pour mes ouail* 
les. » Et lorsque bientôt le Garmel grandissant 
eut en France de nombreuses maisons, il mit 
à les visiter toutes la plus égale et la plus 
entière sollicitude. Aussi TOrdre prospérait-il 
de jour en jour davantage, quand de déplo- 
rables compétitions vinrent en compromettre 
sinon l'existence , du moins le développe- 
ment. 

En 1610, des Carmes italiens, de 1a con-, 
grégation d'Élie, furent reçus en France, au 



96 LE CARDINAL DE BÉRULLE. 

faubourg Saint-Germain, dans les bâtiments 
que leur fit préparer sire Nicolas Vivien, maî- 
tre des comptes, et qu'occupent aujourd'hui , 
rue de Vaugirard, des frères Prêcheurs et les 
jeunes prêtres d'une école normale ecclésiasii- 
que. Une fois établis, les Carmes réclamèrent 
vivement, comme un droit, la direction des 
Carmélites. Ils n'hésitèrent même pas à forti- 
fier par de sourdes menées leurs prétentions 
ouvertes. En conséquence, cinq couvents, ceux 
de Saintes, de Limoges, de Bourges et les 
deux couvents de Bordeaux, entrèrent en ré- 
volte contre M. de Bérulle, leur légitime et 
canonique supérieur*. Le pouvoir séculier dut 
intervenir. Louis XIII, qui se trouvait pour 
lors occupé à réduire le Béarn, se rendit en 
personne de Nérac à Bordeaux, et, sur ses 



* Cf. Œuvres de Bérulle^ p. 1131. Lelire aux religieuses 
de l'Ordre du Mont-Carmel résidâmes à Bordeaux et persé- 
Yérantes en Tuniié de TOrdre et en l'obéisî^anee de leurs 
supérieurs, au milieu de celles qui oni voulu s'en séparer. 



LIS CARMiLlTlS. 97 

ordres, le sieur de Machault, maître des re- 
quêtes» assisté du prévôt de Thôtel, accom^ 
pagna les délégués des commissaires aposto- 
liques, qui firent ouvrir les couvents par la 
force. 

Vaincus, mais non déconcertés, les Carmes 
eurent recours à d'autres manœuvres, lis in- 
criminèrent comme hétérodoxes des Formvtes 
d'élévation à Dieu et à la Vierge que Bérulle 
avait rédigées à l'usage des Carmélites, et ré- 
pandirent partout qu'il leur en imposait l'ac- 
ceptation comme une sorte de quatrième 
vœu. Pressé par ses amis, Bérulle, pour se 
justifier, composa le Traité des grandeurs de 
Jésus ^ traité admirable, qu'Urbain VIll ne 
pouvait lire sans ravissement, et dont il appe- 
lait l'auteur V Apôtre du Verbe incarné ^ 



1 Œuvres île Bérulle, p. 123. — Discours de Téuil et de» 
grandeurs de Jésus^ par Tunion ineffable d«la Divinité avec 
riiumanité, et de la dépendance et servitude qui lui est 
due et ù sa très-suinte Mère, ensuite de cel étal admirable, 



M 



98 LE Cardinal db bérille. 

Ce Traité était dédié à Louis XIII. 

BéruUe commençait par rappeler au roi 
les événemeuts heureux ou tragiques qui 
avaient préparé son avènement au trône; 
l'abjuration de Henri IV, son divorce avec 
Marguerite de Valois, approuvé par la cour 
de Rome, précédé de la mort prématurée de la 
duchesse de Beaufort , suivi de son mariage 
avec Marie de Médicîs, et peu d* années après, 
de la régence de la reine mère, 

« Sîre, disail-il, combien y avait-il d'obsta- 
cles, et à votre Naissance et à votre grandeur? 
Et qui tes a levés? C'est Dieu, Sire, qui tes a 
franchis pour vous, et non pas vous. L'hérésie 
semblait éteindre en la personne du feu roiies 
bénédictions du ciel et de la terre, et le priver 
de l'héritage de saint Louis et vous en priver 
en lui. Dieu le tire de l'erreur, le met en son 



—Dédiés an Roi. Ensemble le narré de ce qui s*est passé 
sur le sujet d'un papier de dévotion, ici inséré avec les ap- 
probations. 



LES GARMÉLmS. 99 

Église, le rend pacifique en son royaume; et, 
en sa personne, vous fait ses faveurs aussi bien 
qu'à lui, voire plus qu'à lui ; puisque vous en 
jouissez plus doucement, plus heureusennent, 
et conime nous espérons, plus longuement que 
lui. Ce grand prince était lié depuis vingt ans 
à une princesse qui était peu capable de don- 
ner des enfants au roi et des rois à la France. 
11 lève cet empêchement parla voix de l'Église. 
D'autres affections divertissent son cœur du 
conseil de Dieu sûr lui et sur vous. Cet ob- 
stacle est levé par mort inopinée. Et des cen- 
dres de cet amour infortuné, Dieu fait naître 
les ressources de cet État, la bénédiction de 
la France, et la gloire de larace d6 saintLouis, 
par le conseil d'une nouvelle alliance préparée 
du cfel, pour donner naissance à Votre Ma- 
jesté La reine votre mère est la co- 
lombe qui vous porte en son avènement, comme 
un rameau d'olive et un signe de paix à l'Etat 
de la France. Et comme si le feu roi ne vivait 



100 LB CARDhNAL DE BÉRULLE. 

sur la terre que pour vous consigner son 
royaume el sa grandeur, Dieu l'appelle à soi, 
coupant le fil de sa vie, aussitôt que vous pou- 
vez occuper son trône et son siège royal *. » 

Cette considération d'une conduite toute pro- 
videntielle des faits amenait Bérulle à retracer 
à Louis XI II les devoirs des rois : « Ce n'est 
ni la force, ajoutait-il, ni la violence qui fait ré- 
gner les rois ; mais c'est l'ordonnance du ciel 
qui les fait régner et la grâce du ciel qui les • 
fait bien régner... Si à cette aune sont mesurés 
les rois, que feront-ils? que deviendront-ils? 
Que répondront les rois qui se noient dans les 
délices, qui suivent leurs passions et veulent 
que leurs peuples les suivent? qui troublent 
leur État et en font un chaos de confusion pour 
assujettir leurs sujets à leurs vouloirs et mou- 
vements déréglés? qui croient que leur gran^ 
deur consiste à pouvoir el à faire tout ce qu'on 
veut^ au lieu que la vraie grandeur est à vom- 

(JEuvm de Bérulle, p. 124. 



LES CARMÉLITES. 10 I 

loir ce qu'on doit. C'est Dieu qui fait les rois 
à son image et semblance. C'est Dieu qui fait 
les rois et leur donne puissance sur son peuple : 
et qui les fait rois pour sa gloire, et non pour 
leurs passions. Aussi Dieu veut qu'ils régnent 
pour lui, et non pour eux. Dieu veut régner 
par eux, comme par les plus nobles instru- 
ments de sa gloire : ou veut régner sur eux 
faisant paraître sa grandeur en leur abaisse- 
ment, et son ire en leur châtiment, suivant ce 
foudre et cet oracle de T Église : potentes pa- 
tenter tormenta patientur *. » 

Complétons ces citations de la dédicace au 
roi par un dernier passage, où Fauteur a su 
rappeler la propagation du christianisme 
avec des traits frappants de poésie et de gran- 
deur : 

« Les histoires de tous les siècles et de 
tous les pays sont ouvertes ; les annales de tous 

1 Œuvrêi de BérulU.i^. i27. 



102 LE CARDINAL DE BÉRULLE. 

les rois sont connues; les conquêtes de tous les 
empires sont rapportées par les grands au- 
teurs ; qu'y a-t-il qui soit digne d'en appro- 
cher? Ici nous voyons l'empire de l'univers, 

. et l'empire éternel, établi par de pauvres 
pêcheurs, muets comme poissons, d'entre 
lesquels ils sont tirés ; et nous voyons dans les 
rets de ces pêcheurs, les savants, les orateurs, 
les monarques du monde ; nous voyons douze 
pauvres pêcheurs, sans science et sans élo- 

. quence; sans fmance et sans puissance; sans 
cabale et sans prudence ; sans armée et sans 
violence ; soumettre le monde à Jésuâ, et le 
lui soumettre en peu d'années et le lui sou- 
mettre en pâtissant, et en enseignant à pâtir, 
en mourant et en enseignant à mourir. Et les 
empires quenousvoyons et exaltons ne sontque 
petits restes de leurs exploits, et petits éclats 
de leurs conquêtes. Car le théâtre de l'exercice 
de ces pauvres pêcheurs, c'est le rond de la 
terre \ les bornes de leurs victoires sont la fin 



LES CARMÉLITES. 103 

du monde, et leurs armes sont leurs simples 
paroles, qui se répandent partout. En l'orient, 
en l'occident, au septentrion et au raidi ; dana 
l'Asie, dans l'Afrique, dans l'Europe leurs pas 
sont reconnus, et comme adorés* Et ainsi d'un, 
pôle à l'autre, et d'un soleil à l'autre, ilfl 
étendent et dilatent le nom, le sceptre et 
l'empire de Jésus^ avec étonnement, et enfin 
avec obéissance de l'empire romain. Et pour 
marque de triomphe, Rome, la capitale de 
l'empire romain, par la puissance de la croix, 
devient la capitale de l'empire de Jésus , et 
plus étendue en son pouvoir par la religion, 
que parles légions : la croix, la souffrance et 
la paix deJésus^ lui acquièrent un plus grand 
empire en peu d'années, que les aigles, les 
prouesses, et les armées romaines en sept cents 
ans, et de pauvres pêcheurs font une plus 
grande conquête que les César, les Pon\pée et 
les Scipion. Et ce qui est digne de considé- 
ration particulière, au lieu que les empires de 



401- LE CARDINAL DE BÉRiJLLE. 

la terre ont commencé en Torient, et sont 
venus fondre en l'occident; cet empire du ciel 
s'établit en Toccident comme un empire^ qui 
ayant son siège en Toccidenl de cette vie , 
aboutit au vrai orient^ c'est-à-dire, à Torient 
de l'éternité *. » 

Imprimé en 162^ cet écrit de Bérulle fut 
publié Tannée suivante et ne trouva pas de 
contradicteurs. Cependant les tribulations du 
saint prêtre n'étaient point à leur terme. Les 
Jésuites que Bérulle lui-même avait introduits 
chez les Carmélites en demandèrent à leur 
tour la direction. De là des difficultés inextrica- 
bles. Soutenues par les Pères, encouragéesà la 
rébellion par les Carmélites espagnoles, qui, 
dès 1607, avaient suivi la mère Anne-de-Jésus 
à Bruxelles, où elles fondèrent, grâce à la pro- 
tection de l'infante Isabelle, le premier cou- 
vent des Carmélites de Flandre, les religieuses 

^ OBuvrêi de Bérulle, p. MO. 



LES CARMÉLITES. 405 

récalcitrantes ne gardèrent plus de mesure. 
Celles de Saintes, en particulier, soutinrent un 
véritable siège. Vainement le pape Gré- 
goire XV, par un bref du 22 septembre 1622, 
avait-il confirn>é à M. de Bérulle le titre de 
visiteur à perpétuité des Carmélites , que 
Paul V lui avait reconnu enl6i/i. Elles refu- 
sèrent d* obtempérer à la décision du Souverain- 
Pontife, et on dut forcer les tours et les portes 
du couvent. Une fois cet obstacle franchi , 
les archers se croyaient maîtres de la place ; 
mais à leur grand étonnement, ils trouvèrent 
les Carmélites retranchées derrière des fasH: 
cines, et lorsque cette fragile muraille eut été 
renversée, il leur fallut attaquer un second 
rempart formé de tonneaux remplis de terre. 
La supérieure s'était liée à huit de ses reli- 
gieuses par des chaînes d'argent, pour marquer 
de la sorte, qu'elles étaient indissolublement 
unies dans leur résistance. 

Les Carmélites de Morlaix essayèrent de 



4 06 LE CARDINAL DE BÉRULLE . 

renouveler le& scènes de Saintes; mais un 
bref du 20 décembre 1623 , émané d'Ur- 
bain VIII, étouffa les derniers germes de ces 
scandaleuses dissensions , et Bérulle sortit 
vainqueur d'une lutte où son repos avait été 
troublé, sa réputation déchirée, son œuvre 
mise en péril. Car, évidemment, l'établis- 
sement des Carmélites eût été menacé de 
ruine si, dès le début, il ava.it été soustrait à la 
direction de ses fondateurs. Au contraire, sous 
leur discipline salutaire, animé d'un même 
esprit, conduit par une même main, le Carmel 
prit en peu de temps une extension considé- 
rable. En 1629, l'année de la mort de Bé- 
rulle, il avait en France quarante-trois mai- 
sons, et en 1668 il comptait jusqu'à soixante- 
trois couvents. 

Quel mobile avait donc soutenu Bérulle dans 
la pénible lutte où il s'engagea? Était-ce par 
des vues personnelles qu'il avait refusé de se 
départir de l'emploi de visiteur des Carmélites? 



LES CARMÉLITES. 4 07 

DèsquMI le put, il transmit cette charge au P.dc 
Condren, qui la résigna lui-même en 1634, 
avec clause expresse qu'elle ne serait acceptée 
par aucun membre de l'Ordre, sous peine do 
déchéance. En outre, on peut en croire Bérullo 
sur parole quand il affirme t qu'il avait dans 
cette œuvre plus de ctoix que d'intérêts » La 
fermeté de sa conduite vint de la solidité de 
son esprit, et sa constance fut delà conviction. 
BéruUe se sentait choisi de Dieu pour re- 
mettre le catholicisme en honneur, détruire le 
schisme, éclairer les intelligences des lumières 
de la foi^ et contribuer par là , d'une manière 
efficace, à l'apaisement des discordes civiles 
et à la restauration de l'autorité. Comme tous 
les pieux personnages qui illustrèrent son 
époque, il ne cessa de proposer à ses travaux 
un double but : la sanctification des âmes et la 
grandeur de la patrie. Voilà pourquoi il retint 

^ Lettre du 10 juillet 4623. 



4 08 LE CARDINAL DB BÉRDLLE. 

le gouvernement du Carmel, qui, sans lui, 
n'eût pas jeté en France d'aussi profondes 
racines, ni porté autant de fruits. « Vous louez 
Dieu , écrivait BéruUe aux Carmélites, pour 
le ciel et pour la terre ; pour les créatures 
animées et inanimées; pour les chrétiens et infi- 
dèles; pour les catholiques et hérétiques; pour 
les élus et les réprouvés; pour l'enfer même *. » 
Ainsi, grâce à sa persévérance et à ses soins, 
il n'est pas une seule de nos provinces qui 
n'ait eu sous les yeux le spectacle instructif de 
ces sublimes créatures qui prient pour ceux 
qui ne prient pas, dontl'angélique pureté sert 
ici-bas de rançon à la corruption du grand 
nombre, qui, dans l'obscurité du cloître et la 
petitesse des détails, offrent du moins l'inalté- 
rable modèle d'une abnégation et d'un hé- 
roïsme qui suffiraient aux plus grandes choses. 



* Œuvres de BéruUe, M 27. — Cf. Leilres adressées aux 
religieuses Carméliles , p. 783, 789, SI3, 829, 933, 971, 
1013, 1098, il2i, 1137. 



' , LES CARMÉLITES. 409 

L'établissement des Carmélites en France 
ne fut pas d'ailleurs l'œuvre principale de 
BéruUe. Son nom se rattache, avant tout, à la 
fondation de l'Oratoire. 



4 08 LE CAIDIML DI BÛULLI. 

le gouvernement du Carmel , qui , sans lui « 
n^eût pas jeté en France d^aussi profondes 
racines, ni porté autant de fruits. « Vous louez 
Dieu , écrivait Bérulle aux Carmélites, pour 
le ciel et pour la terre ; pour les créatures 
animées et inanimées; pour les chrétiens et infi- 
dèles; pour les catholiques et hérétiques; pour 
les élus et les réprouvés; pour Tenfer même *. • 
Ainsi, grâce à sa persévérance et à ses soins, 
il n'est pas une seule de nos provinces qui 
n'ait eu sous les yeux le spectacle instructif de 
ces sublimes créatures qui prient pour ceux 
qui ne prient pas, dontTangélique pureté sert 
ici-bas de rançon à la corruption du grand 
nombre, qui, dans Tobscurité du cloître et la 
petitesse des détails, offrent du moins l'inalté- 
rable modèle d'une abnégation et d'un hé- 
roïsme qui suffiraient aux plus grandes choses. 



* Œuvres de BéruUef 1127. — Cf. Leilres adressées aux 
religieuses Camiéliles , p. 783, 789, Si3, 829, 953, 971, 
1013, 1098, 1121, 1137. 



' , LES CARMÉLITES. 409 

L'établissement des Carmélites en France 
ne fut pas d'ailleurs l'œuvre principale de 
BéruUe. Son nom se rattache, avant tout, à la 
fondation de l'Oratoire. 



IV 

LORATOIRE. 



Saint Charles Borromée, saint Philippe de Néri et César 
de Bas. — Institution de l'Oratoire en France. — Régime 
intérieur. — Opposition de la Compagnie de Jésus. — Pro- 
pagation de l'Oratoire. ^Jlf Portai jDour la direction des 
supérieurs. 



Dès 15&6, les Pères du Concile de Trente 
avaient reconnu, qu'afmde guérir les maux du 
clergé , il fallait former une nouvelle généra- 
tion de ministres des autels» et, pour cela, 
ouvrir à la jeunesse non plus seulement des 
académies savantes, mais des séminaires\ Leur 
conseil avait été entendu. En exécution du dé- 
cret qu'ils rendirent, saint Charles Borromée 

^ Décret. Condl. Trid. de Reform Sess. ^3, ch. xvtii. 



H 4 LE CARDINAL DE BÉRULLE. 

fondait des séminaires dans son diocèse de 
Milan. Ému aussi peut-être par cette puis- 
sante exhortation, saint Philippe de Néri, « ce 
prêtre si transporté de l'amour de Dieu, dont 
le zèle était si grand et si vaste, que le monde 
entier était trop petit pour l'étendue de son 
cœur, pendant que son cœur même était trop 
petit pour l'immensité de son amour \ » saint 
Philippe de Néri réunit, en 1550, déjeunes 
ecclésiastiques qui partageaient avec lui le soin 
d'instruire les enfants et qui furent nommés 
Oratoriens , parce qu'ils se plaçaient devant 
rËgli»e pour appeler le peuple à la prière % 



^Bossuet, t. XI, p. 476, 

î Cf. Œuvres de Béruile, p. \ 291 , lettre CLXV. « En ceUe 
petite congrégation, nous honorons et faisons la fête de saint 
Philippe de Néri, comme Tun de ceux doni il a plu à Dieu 
se servir entre les prêtres de ce siècle pour renouveler 
Tétat et la grâce tle la prêtrise, et comme éminent en celle 
profession. » 

/&., p. 1248, lettre CXXI. « Je vous prie de mander par 
toutes les maisons, comme nous estimons être de notre devoir 
d'honorer saint Charles en qualité d*un des saints princi- 
paux et tutélaires de notre petite congrégation , comme 



L^ORATOIRE. 4 45 

De pareilles institutions n'étaient pas moins 
nécessaires à la France qu'à l'Italie. Et déjà 
en 159a, César de Bus créait à Avignon une 
congrégation de prêtres, qui, voués d'abord à 



ayant ea en ce siècle Tesprit de direclion et perfection tu 
regard de Félat ecclésiastique et en grande éminence. » 

Ib. p. 4304. Lettre à la reine, mère da roi, présentée en 
Tannée 4645, 3 novembre, pour lui offrir et dédier la Vie de 
saint Charles Borromée, traduite par un prêtre de TOratoire de 
Jésus-Christ. « Lanaissance de V. M. et son extraction tous 
fai( parente d'un grand saint. Alliance trè»-heureuse et très- 
honorable ! C'est le grand et illustre cardinal Borromée , 
romemelit rare, le fondement solide et la lumière tive de 
ritalie en notre siècle ! 

« J*eslime que cet ouvrage ne sera point inutile à notre 
France. Ses préUts y verront un prince de rËgliset un ar- 
chevêque et cardinal tout ensemble, plus orné de vertus que 
du pourpre qui Fenvironnait en sa vie , que même des mi>- 
racles qui font suivi après sa mort. Prélat humble en sa 
grandeur, et austère dans les délices de la cour, rare en 
piété envers Dieu , et singulier en respect vers le Saint- 
Siège; ardent au salut des âmes et insatiable en la soif de la 
gloire de Dieu ; fort et constant dedans Tadversité ; modéré 

et retenu dedans la prospérité Nos prétendus réformés 

qui font partie, et parti en cet État, verront ce prélat jeune 
et en la fleur de son &ge, inopinément assailli d^un monstre 
dMmpudidté par l'artifice d'autrui, sortir de ce rencontre 
comme un autre Joseph, à la confusion de Satan et de cette 
femm&impudique, étonnée de la faiblesse de ses attraits et de 
la force de cette &me constante, pure et sainte. Bien loin des 



a 6 LE CARDliNAL DB BÉKULLE. 

rinstruction des enfants de la cannpagne, oc- 
cupèrent bientôt de nombreux collèges sous le 
nom de Pères de la Doctrine chrétienne, ou 
Doctrinaires. Mais il fallait plus encore; il 
fallait, pour introduire au sein du Clergé une 
réforme utile, établir un Ordre qui ajoutât à 
Pexemple de ses vertus Tautorité que donne 
la science, et qui, distinct du siècle par son es- 
prit, y fût mêlé par ses dévoies. L'Ordre de 
rOratoire offrait des convenances particulières 
pour Texécution d'un pareil dessein, et M. de 
Bérulle apparaissait à tous comme Thomme 
unique qui le pût réaliser. Aussi ne cessait-on 
de le presser sur cet objet. 

« Il y a longtemps, écrivait en 1606 ma- 



effets prodigieux d*un Luther , qui en un âge plus avancé , 
agité des fureurs et des flammes de sa chair , comme un 
taureau indompté, rompt la barrière de son cloître et de ses 
doubles vœux pour se lier publiquement à une nonain, par 
un double inceste et sacrilège ; et donner commencement et 
conduite à son Eglise réformée, par les enthousiasmes de cet 
amour infâme et impudique, digne des flammes temporelles 
et étemelles. « 



L^OIATOIRK. 447 

dame Acarie au père Cotton , que je presse 
M, de Bérulle d'entreprendre cet établisse- 
ment « et il ne veut pas le faire ; mais il Taut 
qu'il le fasse. Âidez-moi à Ten persuader. > 
François de Sales, le chancelier de Sillery, à 
qui Baronius, général de TOratoire, avait 
inspiré une véritable admiration de l'Ordre, 
joignirent leurs instances à celles de madame 
Acarie. Le cardinal de Joyeuse mettait à la 
disposition de Bérulle une somme considérable. 
La marquise de Meignelay déclarait ne désirer 
rien tant que de consacrer à cette œuvre toute 
sa fortune, tandis que son frère» M. de Gondi, 
évéque de Paris, témoignait hautement en 
attendre l'exécution. Enfin la reine régente, 
Marie de Médicis, promettait sa protection et 
ses encouragements, continuant de la sorte la 
propagande religieuse qu'elle avait, depuis 
longtemps, commencée ^ 

1 c Cependant comme la reine s'emploie à tenir les héréti- 
ques dans les bornes de leur devoir, elle fortifiait la religion et 

7. 



118 LE CARDINAL DB BÉRULLE. 

Après plusieurs années de résistance, Bé- 
rulle dut céder ou plutôt obéir. Mais il aurait 
voulu du moins décliner la responsabilité de 
la direction et sollicita tour à tour François 
de Sales et le docteur Gallemant de se mettre 
à la tête de la communauté. François de Sales, 
depuis peu évéque de Genève, s'excusa sur ses 
devoirs ; Gallemant sur son âge. Obligé ainsi 
de se charger lui-même d'un gouvernement 
qu'il redoutait, Bérulle ne songea plus qa*à 
donner à l'Ordre une constitution qui en assu- 
rât la perpétuité et l'influence pour le bien des 
âmes. 

Disposition notable et profondément sensée 



le culte de Dieu par rélablissement de plusieurs congréga- 
tions de religieux réformé» dans la ville de Paris. Les Car- 
mes déchaussés furent établis au faubourg Saint-Grerniain ; 
les Jacobins réformés au faubourg Saini-Honoré ; le noviciat 
des Capucins et un monastère d^Ursulioes au faubourg Saint- 
Jacques ; de sorte qu'on pouvait dire que le vrai siècle de 
saint Louis était revenu, qui commença à peupler ce royaume 
de maisons religieuses. » Histoire de la Mère et du Fils^ 1. 1, 
p. 237. 



l'oiatoire. 4^9 

de cet éminent esprit! Tandis que trop sou- 
vent les fondateurs d*Ordres semblent avoir 
à cœur d'imprimer à leurs instituts une mar- 
que qui leur soit propre, Bérulle préférait de 
beaucoup aux sentiers qu'on se trace à soi* 
mfime la grande route de la tradition. Il 8*en- 
quérait de ce qui s'était pratiqué avant lui et 
tournait son zèle à mieux faire que ses prédé- 
cesseurs, mais non point à faire autrement. 
Par conséquent , de même qu'il n'avait rien 
oégligé pour que les Carmélites espagnoles 
Tinssent communiquer au Garmel français l'es- 
prit de sainte Thérèse, il s'efforça d'attirer au 
nouvel Oratoire quelques disciples de saint 
Philippe de Néri. Cette tentative avorta, Diri- 
geant alors ses vues d'un autre côté, il essaya 
de se recruter parmi les Doctrinaires. Mais un 
nouvel échec le détermina à prendre décidé- 
ment et isolément un parti. 

H loua donc au faubourg Sain t- Jacques l' hô- 
tel du Petitr-Bourbon, qui occupait une partie 



420 LE CARDINAL DE BÉRULLE. 

du terrain où l*on bâtit depuis le Yal-de-Grâce. 
C'était rester dans le voisinage de ses chères 
Carmélites* Ce fut là que le H novembre 
1611, s'établirent avecM« de Bérulle, sous le 
titre de Prêtres de l'Oratoire de Jésus, Jean 
Bence de Rouen , Jacques Gastaud de Niort, 
tous les deux docteurs de Sorbonne ; Paul Mé- 
tézeau de Dreux, François Bourgoing, bache- 
liers de la même Faculté, et P. Caron, qui se 
démit de sa cure de Beaumont. Au mois de 
décembre de la même année , des lettres pa- 
tentes déclaraient la maison de fondation 
royale; le 2 janvier 1612, ces lettres étaient 
enregistrées au Parlement, et le 18 octobre 
i'évéque de Paris donnait son approbation. 
Restait à obtenir de Rome une bulle d'in- 
stitution. Alors commencèrent les embarras 
et les lenteurs. 

M. de Bérulle, voulant concilier l'obéis- 
sance qui convient à des prêtres avec la liberté 
nécessaire à un Ordre séculier, demandait que» 



L ORATOIBB* 4 SI 

pour l*extérieur, les membres de i*Oratoire 
fussent soumis aux évêques, mais que, pour 
riutérieur, ils ne relevassent que du pape. De 
plus, FOratoire de France différait de FOrji^ 
toire d*Italie sur un point essentiel. Car, tan* 
dis que les maisons des Oratoriens étaient en 
Italie indépendantes les unes des autres, elles 
ne devaient former en France qu'un seul et 
même corps. La Cour romaine ne laissa pas 
que d'incidenter beaucoup. Mais M. de Sout- 
phour, qui représentait auprès du Souverain- 
Pontife les intérêts de FOratoire, finit par lever 
les obstacles , et Paul Y expédia la bulle le 
it> mai 1613. 11 accordait même au fondateur 
pleine liberté de rédiger le règlement de FOi^ 
dre, sauf ratification ultérieure du Saint- 
Siège. 

En effet, M. de Bérulle, dont Fhabitude était 
de ne rien précipiter^ s'était contenté jusqu'a- 
lors de donner quelques conseils et quelques 
préceptes généraux aux prêtres qui s'étaient 



4S8 LE CARDINAL DB BÉRULLE. 

réunis à lui. Ce sont les. mêmes généralités 
pieuses que Ton trouve reproduites dans le plan 
de direction qu'il soumit d*abordÀ M. de P8J*is, 
et ensuite au pape, t L*état ecclésiastique, y 
diiait^ily sacré dans son origine, et source fé- 
conde de toute sainteté dans TËglise, se trouve 
par le malheur des temps ouvert au lui^e, à 
Fambition et à Toisiveté. Pour remédier à ces 
maux, il faut que les membres de la congré- 
gation de rOratoire fassent profession d'une 
grande simplicité dans Tusage des biens de ce 
monde, d'un renoncement parfait aux béné- 
fices ecclésiastiques, et d'un zèle à toute 
épreuve dans l'exercice des fonctions sacer- 
dotales \ i Mais à mesure que l'Ordre acqué- 
rait de la consistance , il était nécessaire d'en 
venir à de plus exactes précisions. 

M. de Bérulle établit donc que la Congré- 
gation comprendrait deux espèces de mem- 

' ^ Tabaraud, Histoire du cardinal de Bémlle, 1. 1, p. 474. 



LOBATOIBB. 1 23 

bres, dont les uns, formant le régime de TOr-* 
dre, ne ceaseraient Jamais d'en faire partie , 
tandis que les autres, après s'être pénétrés, 
par une fréquentation plus ou moins longue , 
de son esprit et de ses maximes, pourraient se 
répandre dans le clergé et y accepter des béné- 
fices ou des emplois. Ni les uns ni les autres 
ne devaient être soumis à aucune espèce de 
vcBux. Leur instituteur ne leur imposait que le 
lien de la charité , considérant que dans le 
mystère de Tlncarnation le lien de la nature 
divine avec la nature humaine n'est autre 
chose que Tamour du Verbe divin pour la na* 
ture humaine* De là le nom à'antivotiitei qui 
fut donné aux prêtres de l'Oratoire. Enfin Bé-^ 
rulle ne fixait point de temps pour le noviciat. 
Jamais une aussi large part n'avait été faite, 
dans une congrégation , & la liberté indivi* 
duelle, mais jamais non plus on n'avait autant 
compté sur ce que peuvent l'hundilité et la 
sainteté. Au lieu d'abdiquer entre les maini» 



m LE CARDINAL DK BÉRULLB. 

d'un supérieur, chacun des membres de i'Or« 
dre se dépouillait de soi-même par un culte 
spécial de Jésus et une fervente dévotion à la 
Vierge. N'était-ce pas comprendre à merveille 
les secrets de la vie intérieure, et, au lieu de 
diminuer la dépendance, n'était-ce pas Taffer* 
mir que de ne point en placer le principe dans 
une autorité purement humaine? Aussi ne voit- 
on pas que la discipline ait fléchi dans l'Pra- 
toire, par suite de son organisation. Loin de 
là, on ne saurait nier que cette organisation 
même n'ait été la principale cause de son ra- 
pide développement. 

En 1613, l'Ordre obtenait déjà des marques 
de l'attention publique. < Sous le nom de Prê- 
tres de l'Oratoire, lisait-on dans le Mercure^ 
8*est établie au faubourg Saint-Jacques une 
nouvelle congrégation. Ce sont tous prêtres 
ayant des commodités, et gens doctes qui vi« 
vent en communauté comme religieux. La plus 
grande partie du jour ils sont en prières et en 



LORATOIRK. 1i5 

méditations. Ils portent la soutane comme ie$ 
pi*êtres romains. Ils ont aussi un long man* 
teau et un collet rabattu et non haussé comme 
celui des Jésuites. Plusieurs ont loué cette con- 
grégation, comme aussi est-elle louable, et 
d'autres lui ont été contraires*. » 

Les Pères de l'Oratoire (car BéruUe avait 
substitué le nom de Pères à Tappellation trop 
mondaine de Messieurs] se trouvaient alors au 
nombre d'environ dix- huit. Leurs offices, qui 
étaient suivis de deux instructions, chacune 
d'une demir-heure, attiraient un nombreux 
auditoire. Souvent même la reine-mère et le 
roi y assistaient. Un nouveau local, plus spa- 
cieux, plus rapproché du centre de la ville , 
devenait par conséquent nécessaire. 

Après avoir un instant projeté d'occuper 
l'hôtel de la Monnaie, Bérulle acquit en 1616, 
rueSaint-Honoré, l'hôtel Du Bouchage, de 
madame de Guise, sœur du cardinal de Joyeuse, 

' Mercure de France, année 4643, p. 288. . 



126 LE CARDINAL DB BÉRULLE. 

L'Oratoire parut alors être à la mode. On s'y 
pressait en foule, pour admirer la solennité 
du service divin, la pompe des cérémonies, et 
entendre des chœurs de voix, auxquels se ma- 
riait d'une manière délicieuse la musique du 
roi, ou celle du duc de Nevers, laquelle pas- 
sait alors pour la meilleure de Paris. Les Pères 
de l'Oratoire n'étaient plus appelés que les 
Pères au beau chant. Qu'on ajoute à ces 
attraits un peu profanes les succès qu'obte- 
naient par leurs prédications les PP. Bour- 
goîng, Métézeau, Hersent, Duchêne, Dorron, 
Pasquier et Gibieuf , et l'on comprendra faci- 
lement que la chapelle qui avait été primiti- 
vement construite dut finir par être trop 
étroite. M. de BéruUe eut donc à s'occuper 
d'en faire bâtir une autre. Le duc de Mont* 
bazon en posa la première pierre le 22 septem- 
bre 16^31, au nom de Louis XIII, qui la dé- 
clara chapelle du Louvre, en même temps qu'il 
en reconnaissait les desservants chapelains du 



l'oratoire. 427 

roi. De tout rétablissement de la rue Saint- 
Honoré eet édifice seul subsiste et retient en- 
core le nom d'Oratoire. En faisant disparaî- 
tre les b&timents dont elle était enveloppée, 
le percemenC de la rue de Rivoli en a mis & 
nu le sévère et élégant chevet. 

Parvenu à ce degré de prospérité, l'Ora- 
toire ne pouvait rester sans ennemis et sans 
détracteurs, i Bien que les Pares de l'Ora- 
toire fussent des personnes dont la doctrine et 
la vie étaient connues telles qu'il ne se pou* 
vait rien dire de contraire, toutefois l'envie, se 
joignant à la médisance, tâcha de leur porter 
nuisance par des vers et libelles; mais ce fu« 
rent flots de calomnie, qui , après tous leurs 
efforts, se rendirent en fumée \ » 

La Faculté de théologie s'émut la première. 
Elle avait supporté avec peine que quelques^ 
uns de ses élèves les plus distingués, tels que 

* Mercure de France, année 4644, p. 2S6. 



4^8 LE CAKDINAL du; BÉUULLE. 

Claude Berlin et Ch. de Condren fussent en- 
trés à l'Oratoire. Elle craignait surtout, dans 
robtention des évêchés et la collation des 
bénéfices, la concurrence des disciples du 
P. de Bérulle. C'est pourquoi elle imagina de 
destituer de leurs grades et privilèges tous 
ceux qui se consacraient à l'Ordre de Saint- 
Philippe de Néri. Richer, syndic de la Faculté, 
développa cette proposition avec violence dans 
une assemblée générale qui se tint le 1.7 mai 
1613. Mais la maison de Navarre et presque 
toute la Sorbonne opinèrent en faveur de 
l'Oratoire. Il fut reconnu que le titre de doc- 
teur n'était pas incompatible avec la qualité 
de membre de l'Ordre. 

Nous omettons quelques autres débats que 
les Pères eurent à soutenir, et arrivons immé- 
diatement à leurs démêlés avec les Jésuites. 

Tant que M. de Bérulle n'avait été qu'un 
simple prêtre, l'éminence de ses vertus, l'ar- 
deur de son zèle, la prudence de ses conseils, 



l'oratoieb. 499 

n'avaient trouvé chez les Jésuites que des ad- 
mirateurs. Les principaux d'entre eux, les 
PP. Colton *, de Séguîran, de Suffren ne ces- 
saient de lui prodiguer des témoignages de 
leur estime; la Compagnie elle-même tout en- 
tière s'avouait redevable et reconnaissante. En 
effet, M. de Bérulle lui avait rendu d'impor^ 
tants services y lorsqu'on 159/i elle fut chassée 
de France, et, depuis lors, il ne s'était pas 
lassé de travailler à son rappel \ Mais cette 
parfaite entente se tourna en hostilité^ le jour 
où fut établi l'Oratoire. Car on ne saurait taire 
que la Compagnie de Jésus vit dans l'Ordre 
naissant un Ordre rival. Et cependant M. de 
Bérullen^avait rien négligé pour ménager la sus- 
ceptibilité de ses anciens amis. C'est ainsi qu'en 
1602 il résista aux sollicitations de François de 

* Cf. Œuvres de Bérulle, p. 4368. Deux leUres au Père 
Gouon. 

Cf. Recueil des lettres missives de Henri IV, l. VI, p. 182. 
•—Réponse de Henri IV aux remontranees du Parlemenl sur 
le rétablissement des Jésuites. 



130 - LB CARDINAL DE BÉRULLE. 

Sales, qui le pressait de fonder T Oratoire, afin 
de ne point paraître profiter de Texil de la Com- 
pagnie de Jésusy qui n*eut la liberté de reve- 
nir en France qu'en 1604. « J*ai refusé, écri- 
vait-il, dix ans durant au cardinal de Joyeuse 
et au cardinal de Retz Tenoploi en Tinsti 
d6 rOratoire, jusqu'à ce quMl leur ait plu de 
me le faire ainsi ordonner par Sa Sainteté ^,9 
Il n'entrait même pas dans le plan primitif qu'il 
s'était tracé, de se charger d'aucun collège, 
et le projet de constitution qu'il soumit au 
pape exceptait nommément des fonctions dé 
l'institut, c celles qui regardaient l'instruction 
de la jeunesse et les belles-lettres, ou qui en- 
gageaient ses sujets dans les grades, ou dans 
une juridiction temporelle et contentieuse. • 
Cette délicatesse de conduite , ces inoffen- 



^ Œuvres de Bérulle, p. \ 323. Leltre au cardinal de Sainie- 
Suzanne. « Il le remercie d'avoir protégé son innocence dans 
une grande persécution qu*il avait soufferte efl France et k 
Rome. » 



L'ORATOm. 431 

sives dispositions d'avenir ne purent empêcher 
de fâcheux dissentiments. 

Dans la lutte qu'il eut à soutenir, BéruUe 
ne connut d'autres armes que la fermeté et la 
patience. Il poursuivait activement son œuvre 
sans se plaindre, ou s'il laissait échapper quel- 
ques gémissements, c'était dans le secret et 
l'intimité ^ c II y a quatre ans, écrivait-il à 
un de ses confrères de Nantes, que je suis per- 
sécuté criminellement aux mœurs et à la doc- 
trine, par ceux-là mêmes qui me devaient, ce 
semble, quelque défense, non-seulement par 
les lois de la charité chrétienne, mais encore 
par le devoir d'une reconnaissance particu-^ 
lière. Béni soit Dieu qui permet que ceux-là 
se plaignent qui , à mon avis , sont les cou- 
pables! » 

L'opposition des Jésuites fut toutefois im- 

* Voir cependant une lettre de Bénille ^ Richelieti. Tabt- 
raud, 1. 1, p. 445. 



432 LE CAHDINAL DB BiiOLLB. 

poifisante à arrêter les progrès de l^Oratoire. 
A partir de 1615, où l'Ordre eut à Dieppe son 
premier collège , il se propagea par toute la 
France avec une incroyable rapidité. Luçon, 
Bourges, Limoges, Nantes, Lyon, Mâcon, 
Troyes, Langres, Nancy, Rouen, Orléans, Sau- 
mur demandèrent des Pères de l'Oratoire. En 
1619 tout le Midi leur appartint par suite de 
la réunion du P. Roroillon , chef des Doctri- 
naires, qui s'étaient refusés à faire les vœux 
qu'exigeait César de Bus*. Les pays étran- 
gers eux-mêmes voulurent posséder de tels 
honmaes, professeurs instruits, prédicateurs 
écoutés, administrateurs discrets et intelli- 
gents ^ Les Oratoriens furent donc appelés à 

i Cf. Œuvres de Bertille, p. 1239, lelire CXI, sur le bref 
d*uiMon des maisons de TOraloire de la Provence avec \i 
congrégalion de FOiatoire de Jésus. 

* Cf. Bossuet, t. Xf, p. 473. Oraison funèbre du P. Bour- 
going. « Celle vénérable Compagnie esl commencée entre 
ses mains; il est un des quatre premiers sur lesquels son 
inslilttleur en a posé les fondements; c'est lui-même qui Vtk 
étendue dans \es principales villes de ce royaume. Que dis-je. 



L'ORÀTOinB. f33 

Louvain, à Madrid, en Savoie, dans la Fran- 
che-Comté, qui dépendait alors de la maison 
d'Autriche, et si en 1618, ils manquèrent un 
établissement à Gonstantinople et un autre à 
Jérusalem, ils eurent, la même année, cet in* 
signe honneur que Louis XIII leur donnât 
Tordre, et Paul V Tautorisation d'occuper à 
Bome six places d'aumôniers dans Thôpital de 
Saint-Louis. Il faut mentionner eniin la fon- 
dation que le cardinal-archevêque de Rouen, 
M. de Joyeuse, fit à Paris pour trente clercs, 
qu'il plaça sous la direction des PP. Bour- 
going et Bence, inaugurant de la sorte le ré- 
tablissement des séminaires en France. Peu de 
temps après, l'Ordre acquérait, pour la même 
destination , Notre-Dame-des-Vertus, dans le 



de ce royaume? Nos voisins lui tendenl les bras ; les évêque« 
des Pays-Bas rappellent ; et ces provinces florissantes lui doi- 
vent rétablissement de tant déniaisons qui ont consolé leurs 
pauvres, humilié leurs riches, instruit leurs peuples, sanc- 
tifié leurs prêtres, et répandu bien loin aux environs la bonne 
odeur de rÉv:.ngiIe. » 



134 LE CARDINAL DE BÉRDLLB. 

village d'Âubervilliers, et cette illustre mai- 
son de saint Magloire, au faubourg Saint- 
Jacques, où se formèrent tant de saints prêtres 
et tant d'évêques^. < Allez, s'écriait Bossuet, 
allez à cette maison où reposent les os du 
grand saint Magloire; là dans Tair le plus pur 
et le plus serein de la ville , un nombre infini 
d'ecclésiastiques respire un air encore plus pur 
de la discipline cléricale : ils se répandent dans 
les diocèses, et portent partout l'esprit de l'E- 
glise ^ f 

Il y avait à peine quinze ans que l'Oratoire 
était fondé, et déjà il comptait cent cinquante 
établissements, collèges, séminaires ou maisons 
de retraite. Sansdoute les circonstances avaient 
été pour beaucoup dans cette rapide diffusion 
de l'Ordre. Mais les lettres de direction, écrites 
par Bérulle, témoignent assez que cesrésul- 

1 Aujourd'hui les Sourds-Muets. Cf. V. Cousin , Madame 
de Longueville, p. 86. 
« Bossuet, t. XI, p. 480. 



l'oratoire. 135 

tats heureux furent, en grande partie, son pro- 
pre ouvrage \ 

D'autre part, Bérulle sentit le besoin de com • 
pléter son œuvre en réunissant en un corps de 
doctrine les principes fondamentaux qui de- 
vaient servir de règle à l'Oratoire. Son projet 
était de conimencer par les devoirs des supé- 
rieurs, comme étant destinés à diriger les mou- 
vements de la Compagnie, de passer ensuite aux 
devoirs des particuliers, suivant les différentes 
fonctions qu'ils auraient à exercer, en y com- 
prenant ceux des frères servants ; enfin , de 
tracer des règlements pour les maisons d'in- 
stitution et pour les maisons de retraite ^. 

Ce fut pour atteindre ce but que, dans les 
premiers mois de l'année 162/i, il rédigea le 
Mémorial pour la direction des supérieurs. « Une 
âme seule, disait-il aux supérieurs, pèse plus 



* CL Œuvres de Bérulle, p. 961,1069, 1100,1238-1303. 
— Lettres aux Pères de TOratoire. 

* Tabaraud, Loc. cit., 1. 1, p. 271 . 



1^ LE CARDINAL DE BÊRULLE. 

devant Dieu que tout le monde. » — « Régir 
une âme, c'est régir un monde ^ » Et pour- 
suivant avec cette élévation de pensées, Bé- 
rulle composait un écrit qui rappelle le Traité 
des Devoirs, par saint Ambroise. 

Mais ce n'était là qu'un préliminaire. Les né- 
gociations où l'employa la cour jusqu'à la fin 
de sa vie l'empéchèreut de mettre la dernière 
main à cet important ouvrage. 

* Œuvres de B milles p. 645. 



V 

lît NCGeCIATIONS. 

BéruUe employé par Henri IV. — II réconcilie Marie de 
Médicis et Louis XIII. — Ses premières relations avec 
Richelieu— Différend de la Val teline.— Mariage d'Hen- 
riette de France et de Charles I«^ — Bérulle en Angle- 
terre. — Pieuses imprudences. — Retour de Bérulle en 
France. — Lettres de direction à la reine d'Angleterre.— 
Traité de Monçon.— La Sorbonne et le livre de SantareU 



Nous voici arrivé, dans l'histoire de Bé- 
rulle, à cette période de sa vie qui eut le plus 
d'éclat, mais qui certainement n'exigea pas 
plus de prudence, d'énergie, de droiture, en 
un mot plus de fortes vertus qu'il ne lui en 
avait fallu pour introduire les Carmélites en 
France et y établir l'Oratoire. Chose étrange 
pourtant ! Ce que nous connaissons le moins 
de Pierre de Bérulle est précisément ce qui lui 
donna le plus de notoriété parmi ses contem- 



140 LE CARDINAL DE bÉRULLE. 

porains. On admire en lui la piété du prêtre, 
réloquence du controversisle , Tinfatigable 
activité du fondateur. C'est à peine si Ton 
soupçonne qu'il prit une part considérable à 
radnainistration de TEtat; le plus souvent 
même on l'ignore. 

Est-ce à dire que les œuvres de la politique 
ne soient rien au prix des œuvres de la sain- 
teté ? On serait tenté de le croire. En effet, les 
combinaisons des politiques s'évanouissent 
avec les circonstances qui les suggèrent , et 
n'exercent sur les peuples qu'une passagère in- 
fluence. Les entreprises des saints sont plus 
durables ; elles ont pour objet non ce qui passe, 
mais ce qui chez les nations est immortel, la 
culture et l'amélioration des âmes. Cesl pour- 
quoi les politiques tombent tôt ou tard dans 
l'oubli, tandis que la mémoire des saints, tou- 
jours populaire, emprunte aux siècles écoulés 
un prestige qui l'éternisé et la rajeunit. 

Il semble d'ailleurs que, sous le règne de 



LES NÉGOCIATIONS. ik\ 

Louis XIII, il y ait un nom qui efface toute 
réputation, occupe tous les esprits , ne laisse 
place à réloge d'aucun contemporain : le nom 
de Rîohelieu. Dans la première moitié du xvii* 
siècle, toutes choses reçoivent, pour ainsi par- 
ler, Tempreinte de ce superbe génie. Le rpî 
lui-même disparaît devant son ministre et 
n'obtient pour suprême louange que d'avoir su 
abdiquer. 

N'est-ce donc point courir au paradoxe que 
de mettre en parallèle BéruUe et Richelieu ? 
Et les difficultés ne deviennent-elles pas insur- 
montables, si on remarque que nous ne con- 
naissons guère le rôle public de Bérulle que 
par les papiers de Richelieu^ qui mourut plus 
de douze ans après son rival, dans tout l'éclat 
d'une puissance incontestée? Osons néanmoins 
opposer ces deux hommes l'un à l'autre : à 

l'esprit altier, fastueux, impitoyable, une âme 
pleine de douceur, humble, détachée, se pro- 
posant la gloire de Dieu pour fin dernière de 



1 42 LE CARDINAL DE BÊRULLE. 

ses actions; à une politique purement hu- 
maine , avec ses coups de parti surprenants, 
ses perfidies, ses impétuosités, mais aussi ses 
défaillances, une calme et consciencieuse con- 
duite des affaires, inflexible, mais non pas irri- 
tante, également éloignée des molles conces- 
sions et de la passion calculée des conquêtes. 
« Il est beau^ remarque Bossuet, de racon- 
ter les secrets d'une sublime politique, ou 
les sages tempéraments d'une négociation im- 
portante, ou les succès glorieux de quelque 
entreprise militaire. L'éclat de telles actions 
semble illuminer un discours; et le bruit qu'elles 
font déjà dans le monde aide celui qui parle à se 
faire entendre d'un ton plus ferme et plus ma- 
gnifique. Mais la licence et l'ambition , com- 
pagnes presque inséparables des grandes for- 
tunes; mais l'intérêt et l'injustice, toujours 
mêlés trop avant dans les grandes affaires du 
monde, font qu'on marche parmi les écueils, 
et il arrive ordinairement que Dieu a si peu de 



LES NÉGOCIATIONS. 4 43 

part en de telles vies qn'on a peine à y trouver 
quelques actions qui méritent d'être louées 
par ses ministres. ••;.•• Grâce à la miséricorde 
divine, le R. P. Bourgoing a vécu de telle 
sorte que je n'ai point à craindre aujourd'hui 

de pareilles difficultés Ce n'est pas ici de 

ces discours où l'on ne parle qu'en tremblant, 
où il faut plutôt passer avec adresse que s'ar- 
rêter avec assurance, et où la prudence et la 
discrétion tiennent toujours en contrainte l'ar 
raour de la vérité *. » 

Paroles souverainement raisonnables et qui, 
à beaucoup d'égards , se peuvent appliquer 
à Bérulle et à Richelieu! Qui voudrait, en 
effet, sans user de réticence, raconter la vie 
de Richelieu? La vie de Bérulle, au contraire, 
n'offre rien qu'il faille" déguiser; et le silence, 
par conséquent, devient, pour les actions d*un 
tel homme, injure et non pas indulgence. 

1 Bossxœt, t. XI, p. 171 . Oraison du P. Bourgoing. 



144 LE CARDINAL DE BÉBULLB. 

Malgré sa modestie, qui Tempêchaît de pa- 
raître, et sa profonde aversion pour les affaires 
du siècle, BéruUe, dès le début de sa vie pu- 
blique, avait été chargé de soins délicats et dif- 
ficiles. En 1604, lors du voyage qu'il fit^en Es- 
pagne, Henri IV liii avait donné la commission 
secrète de pressentir Philippe III sur le double 
mariage du Dauphin avec Anne d'Autriche, et 
du premier infant d'Espagne avec Elisabeth de 
France, heureuse et habile alliance qui mit le 
sceau à la paix deVervins. Plus tard, en 1615, 
quand la mort du cardinal de Joyeuse fit pas- 
ser sur la tête d'un enfant, Henri de Guise , sa 
riche succession ecclésiastique, Paul V ne crut 
pouvoir confier à personne plus sûrement qu'à 
M, de Bérulle la gestion de cet immense héri- 
tage. Aussi ne doit-on pas s'étonner de le voir 
participer à tout ce qui se fit d'important danâ 
le royaume durant les quinze dernières années 
de sa vie. 

Le 1" septembre 1616, à la suite d'un sou* 



LES NÉGOCIATIONS. H5 

lèvement des seigneurs contre la tyrannie du 
maréchal d'Ancre, les ducs de Vendôme, de 
Mayenne, de Bouillon, de Nevers, avaient 
été déclarés rebelles , et le prince de Condé 
conduit à la Bastille. Dans cette pénible con- 
joncture, la sœur du duc de Nevers, la duchesse 
de Longueville, supplia M. de Bérulle d'inter- 
venir en faveur de son frère. Bérulle y consen- 
tit. Il tint au maréchal d'Ancre le plus hardi 
langage en présence de la reine-mère, et, 
n'ayant rien obtenu, il n'hésita pas, dans un 
entretien ultérieur avec Marie de Médicis , à 
lui découvrir tout l'odieux de sa créature. Peu 
de temps après, l'assassinat de Goncini mit 
fin à cet incident, mais non pas aux intrigues. 
Charles d'Albert de Luynes, d'abord* dresseur 
de faucons et siffleur de linottes, » remplaça 
cet habile Italien dans la faveur de Louis XIII, 
et la reine-mère, reléguée à Blois, s'enfuit 
en 1619 à Angouléme, où commandait le duc 
d'Epernon, Elle commençait dès lors à. véri- 



146 LE CARDINAL DE BÉHULLE. 

fier les tristes prévisions du feu roi son mari*. 
Ajoutons que Richelieu, qui, grâce à Tappui 
du maréchal d'Ancre, venait enfin d'être tiré 
€ de révêché le phis pauvre et le plus crotté 
de France, » dut, à son grand regret, quitter 
la cour, où à peine il avait paru en qualité 
de secrétaire d'État. 

BéruUe fut alors député par le roi auprès 
de Marie de Médicis, en compagnie du comte 
de Béthune et de l'archevêque de Sens. Il 
trouva la reine irritée, exigeante, prévenue. 
Néanmoins il parvint à l'adoucir, et obtint 
même qu'elle remplacerait par Richelieu l'abbé 
de Ruccellai, que l'on regardait comme un 
obstacle à sa réconciliation avec le roi. C'est 



^ « Un jour, Marie de Médicis ayant témoigné au roi de la 
douleur de ce qu'il rappelait madame la régente : < Vous 
avez raison, dit-il, de désirer que nos ans soient égaui; car 
la fin de ma yie sera le commencement de vos peines ; vous 
ave2 pleuré de ce que je fouettais votre fils avec un peu de 
sévérité , mais quelque jour vous pleurerez beaucoup plus 
du mal qu*il aura , ou de celui que vous recevrez vou»- 
mème. » Histoire de la Mère et du FilSt t. I, p. 4 9. 



LES NÉGOCIATIONS. 4 47 

ainsi que l'évêque de Luçon, destitué par 
Luynes de sa charge de conseiller d*État, 
confiné à Avignon, dut à Bémlle son rappel 
et ce décisif retour de sa fortune. La relut» 
nomma son garde des sceaux celui qui devait 
un jour renvoyer mourir en exil. Il acquit 
même sur son esprit un tel empire que Bérulle 
ne tarda pas à se repentir du choix quMl avait 
suggéré. Car Richelieu, pour accroître son 
crédit et se rendre nécessaire, s^opposait se- 
crètement au rapprochement du roi et de sa 
irière. Le pieux fondateur de l'Oratoire, qui 
avait en vue non les personnes , mais le bien 
de rÉlat, ne songea plus qu'à Téloigner. Ce 
fut à l'évêque de Luçon lui-même qu'il s'a- 
dressa avec candeur. Il lui rappela le désir 
qu'il lui avait autrefois témoigné de se con- 
sacrer sans réserve aux soins de son troupeau ; 
il l'exhorta à suivre d'aussi louables intentions, 
lui remontrant combien sont graves les de- 
voirs de la résidence. II lui fit enfin une vive 



\ 48 LE CARDINAL Dfi BÉRULLE. 

peinture des misères du monde, de ses décep- 
tions, de ses tristesses, dont il avait un récent 
exemple dans U mort du marquis de Riche- 
lieu, son frère, qui venait d'être tué en duel 
par le marquis de Thémines. L'astucieux 
prélat se montra sourd à ces belles leçons. 
Pour lui c'était peu que la direction d'un 
diocèse; il lui fallait l'Europe entière pour 
théâtre, et pour gouvernement un royaume. 
Lui-même a raconté comment il éluda ces 
pressantes instances : • 

« Le duc d'Épernon, par personnes inter- 
posées, me fit dire que je serais bien mieux en 
mon évêché que de demeurer auprès de la 
reine, pour m'y attirer tant d'ennemis comme 
je faisais. Je répondis à celui qui me faisait ce 
discours, avec autant de civilité comme en 
apparence il en avait assaisonné le sien , que 
je croyais qu'en quelque lieu que serait la 
reine elle serait la maîtresse; qu'il était impor- 
tant au duc d'Épernon de le faire voir; que 



LES NÉGOCIATIONS. 149 

j'étais venu d'Angoulême sans autre aveu que 
le sien, que je prétendais y demeurer de la 
sorte si eHe Tavait agréable, sans vouloir con- 
traindre ceux qui ne me voudraient pas aimer 
à forcer leur humeur; que j'estimais pouvoir 
n'être pas inutile h. ceux qui me départiraient 
leur bienveillance*. » 

Cependant les efforts conciliants de Bérulle 
amenèrent entre Marie de Médicis et son fils 
une entrevue, qui eut lieu, le 29 août, è. Cour- 
sières, près de Tours. Et quoique Richelieu 
ne consente pas à lui faire honneur de cette 
négociation, il n'a pu néanmoins s'abstenir de 
mentionner la médiation active du supérieur de 
l'Oratoire : 

« Lors, dit-il, M. le cardinal de Laroche- 
foucault, qui était arrivé quelques jours aupa* 
ravant à Angoulême , pour voir s'il pourrait 
conclure l'accommodement que le sieur de 

» Hiatoire de la Mère et du Fils, t. Il, p. 348 . * 



450 Ll CAEDINâL ds bérulle. 

Béthune avait commencé auparavant , trouva 
plus de facilité en cette affaire qu'il n'avait 
fait jusqu'alors ; ce qui fit qu'en trois jours on 
conclut le traité, pour lequel le sieur de Bé- 
rulle avait fait divers voyages en poste, sur 
les difficultés qui se présentaient de part et 
d'autre*. » 

Luynes avait fait ses soumissions; on don- 
nait à la reine le gouvernement de l'Anjou en 
échange du gouvernement de Normandie. 
L'accommodement semblait définitif. Mais 
les seigneurs mécontents ne tardèrent pas 
à fomenter de nouveaux dissentiments, et la 
mise en liberté de Condé, condamnation mar- 
nifeste de l'acte principal de la régence, vint 
raviver les colères de la reine. 

Marie de Médicis, se retirant alors à Angou- 



* Histoire de la Mère et du Fils, t. Il, p. 356. 

Cf. Les Chroniques et annales de France^ par J. Savaron, 
p. 717. 



LES NÉGOCIATIONS. 151 

lême> se mit à armer. Louis XIII, de son 
côté» fit des levées, et la France se trouva 
encore une fois menacée d'être en proie à la 
guerre civile. Le roi, voulant du moins essayer 
de prévenir une telle calamité, députa de nou- 
veau auprès de sa mère M. de Bérulle avec 
les ducs de Montbazon et de Bellegarde, Tar- 
chevéque de Sens et le président Jeannin*, 
Cette seconde démarche fut suivie d'un plein 
succès. Le 11 août 1620, on signa un traité 
définitif, et le 16, Marie de Médicis et 
Louis XIII, se rencontrant à Brissac, y échan- 
gèrent les marques de la plus parfaite cor- 
dialité*. 



* Cf. Les Chroniques et annales de France, par J. Savaron, 
p. 722. 

« Vers la fin de 1620, Marie de Médicis voulut décorer la 
grande galerie du palais du Luxembourg qu*elle venait d'é- 
lever, en y faisant placer des tableaux qui retraceraient les 
principaux événements de son histoire. Grâce à Tintervcn- 
tion du baron de Vicq, Texécution de ces peintures fut con> 
6ée à Rubens, et aujourd'hui on en voit encore le plus grand 
nombre au Musée du Louvre. La vivacité du coloris , la ri- 



i 52 LE CARDINAL DE BÉRULLS. 

Des négociations aussi malaisées et qu'il 
avait contribué à mener à fin, confirmaient 
pleinement la haute idée qu'on s'était faite de 
la prudence du P. de Bérulle. De là naquirent 
pour lui de nouveaux engagements. 

En 1624, la cour de France avait à traiter 
avec Rome deux importantes affaires. 11 s'a- 



cbesse des formes, la hardiesse des lignes , un goût très- 
équivoque de rallégorie, marquent cette œuvre du peintre 
flamand. Seules elles suffiraient à nous révéler sou abondant 
génie. Mais on s'étonne que parmi les nombreux portraits 
qu'il a tracés dans cette vaste composition , il n'ait nulle 
part représenté Bérulle. Cet oubli est sensible , notamment 
dans le tableau no 451 . La reine tient conseil à Angers avec 
les cardinaux de La ValeUe et de I^a Rochefoucauld. Ce der- 
nier rengage à accepter le rameau d'olivier que Mercure lui 
présente , et à faire la paix avec Louis XIII ; le cardinal de 
La Valette , au contraire , lui relient le bras pour indiquer 
qu'il est d'un avis opposé ; la Prudence , placée à la gauche 
de la reine, semble lui conseiller de se tenir sur ses gardes. 
L'intermédiaire le plus actif delà réconciliation de Marie et 
de Louis XUI n'avait-il pas été Bérulle ? Par conséquent 
pourquoi ne pas l'avoir mentionné ? Fut-ce négligence de la 
part de Rubens? ou plutôt ne craignit-il pas d'éveiller les 
susceptibilités jalouses de Richelieu, qui déjà cherchait à lui 
substituer auprès de la reine un peintre italien , son protégé, 
Jof^epli d'Arpino ? 



LBS NiGOClATlONS. 153 

gissait du mariage de Henriette-Marie , sœur 
du roi, avec le prince de Galles, pour qui on 
venait de refuser Tinfante, et de la paix de la 
Yalteline. M. de Bérulle reçut la difficile mis- 
sion de conclure sur ce double objet. Il se ren- 
dit à Rome, et, dans un discours très-habile, 
représenta au Pape les avantages qu'il y au- 
rait pour la religion à mettre sur le trône de 
la schismatique Angleterre une princesse ca<^ 
tholique, lui insinuant d'ailleurs que c'était 
par déférence plus encore que par nécessité, 
que le roi de France recourait à son arbitrage 
et sollicitait son autorisation. 

Urbain VIII comprit un pareil langage , et 
malgré les tracasseries et le formalisme de son 
entourage, malgré surtout les intrigues de 
l'Espagne mécontente, promit la dispense 
demandée. 

Sa résistance fut plus opiniâtre à propos de 
la Yalteline. Cette vallée, qui s'étend de l'Adda 
au lac de Gôme^ était habitée par une popula- 

9. 



154 LE CARDINAL DB BÉRULLE. 

tion catholique, en même temps qu'elle se trou- 
vait soumise à la domination protestante des 
Grisons. L'Espagne^ qui convoitait la Yalte- 
line, en avait soulevé les habitants contre les 
Ligues, lesquelles, de leur côté, s'étaient réfu- 
giées sous le protectorat français. La question 
étoit de conséquence. Car si la possession de 
la Valteline était commode à l'Espagne pour 
faire passer des troupes en Allemagne^ elle ne 
l'était pas moins à la France, pour communi- 
quer av^c l'Italie. En attendant que le diffé- 
rend fût réglé, le Pape avait été reconnu dépo? 
sitaire du territoire en litige. Or il inclinait 
visiblement aux intérêts du roi d'Espagne. 

BéruUe, aussi heureux dans cette seconde 
partie de sa mission qu'il l'avait été dans la 
première , sut modifier les dispositions du 
Saint-Père. Le 10 septembre 1624, il repar- 
tait pour Paris, porteur des meilleures pro- 
messes, et laissant la Cour de Rome surpri$Q 
do^ résultats qu'il avait obtenus. Sa pHrole. 



LES NÉGOCIATIONS. 155 

ferme et respectueuse, étonna Urbain VIII, 
qui alla jusqu'à dire en pariant de lui : f Le 
P. de Béruile n'est pas un homme, c^est un 
ange. » 

Mais à peine BéruUe eut-il quitté Rome que 
les influences qui s'agitaient autour du Pape 
le firent revenir sur sa détermination. Il se 
repentit d'avoir trop accordé, et envoya en 
France son neveu le cardinal Barberini, pour 
restreindre les concessions qu'il avait faites. 

Cependant le roi d'Angleterre, Jacques P% 
supportait impatiemment les interminables 
délais mis au mariage de son fils. Sans être 
entré, d'une manière directe, en négociation 
avec la Cour romaine, il croyait avoir donné 
au roi de France de suffisantes garanties sur 
la liberté de religion dont sa sœur jouirait en 
Angleterre. Louis XIII se montrait lui-même 
rassuré. Béruile eut donc ordre de faire en- 
tendre au légat que si le Pape persistait dans 
ses réponses dilatoires, on serait obligé de 



156 LE CARDINAL DS BÉRDLLE. 

passer outre. En conséquence la dispense fut 
délivrée, et le mariage de la princesse* Hen- 
riette célébré à Notre-Dame, par le cardinal 
de La Rochefoucauld, le 11 mai 1625, M. le 
duc de Chevreuse ayant reçu procuration du 
prince de Galles pour^ le représenter à cette 
cérémonie. 

Restait à terminer le différend de la Yalte- 
Une. Les négociations étaient encore pen- 
dantes, et la présence de Rérulle eût été fort 
utile à leur réussite , "lorsque l'illustre prêtre 
dut partir pour l'Angleterre *. Jacques P' ve- 
nait de mourir et de laisser le trône à son fils, 



1 « Lorsque je revins d'Italie, un de mes plus grands dé- 
sirs était de m'acquiiter de mon devoir en visitant vos âmes 
et vos maisons; et je me promettais cette liberté, ne pré- 
voyant pas ce qui est arrivé depuis, c'est-à-dire, le comman- 
dement inopiné qui m*a été fait de passer en Angleterre, et 
d'y séjourner quelque temps pour le service de Dieu en cette 
pauvre tle. Ce commandement m'est arrivé sans aucune in- 
duction de ma part, par la volonté du roi, et même par inten- 
tion pieuse de Sa Sainteté^ qui, dès Tltalie, me voulut obli- 
ger à ce voyage. » Œuvres de Bérulle, p. 1 1 47. Leitret aux 
religieuses Carmélites. Lettre lxxiii. 



LES NÉGOCIATIONS. 157 

qui prit le nom de Charles I". Cétail en qua- 
lité de reine que la sœur de Louis XIII allait 
faire son entrée dans la Grande-Bretagne. On 
jugea qu'il convenait de lui donner un état de 
maison assorti à ce rang suprême. Outre ses 
dames et ses autres serviteurs, tous catholi- 
ques, elle eut la faculté d'emmener avec elle 
vingt-huit chapelains, dont douze étaient des 
Pères de l'Oratoire. M. de Bérulle, qui avait 
été nommé son confesseur, choisit ceux de la 
Compagnie qiii avaient tout à la fois le plus de 
talent, de savoir et de naissance. Parmi eux se 
remarquaient le savant P. Morin, le P. de 
Créqui, proche parent du maréchal de ce nom ; 
le P. de Harlay de Sancy, ci-devant ambassa- 
deur à la Porte; le P. de Morainvilliers, le P. 
de Banville, le P. Séguenot, le P. Robert 
Philipps^ Certainement, la religion catholique 
ne pouvait avoir en Angleterre de plus sérieux 

1 Tabaraod, loc, ciL, t, I, p. 363. 



\ 58 LE CARDINAL DE BÉRULLE. 

défenseurs et de meilleurs représentants ; aussi 
les cœurs étaient-ils remplis d* espérance, et il 
semblait que Ton marchât à la conquête spi- 
rituelle de la Grande-Bretagne. Funeste illu- 
sion, qui tomba bien vite devant la réalité, 
mais qui, poussant la fille de Henri lY à de 
saintes imprudences, hâta sans doute ces évé- 
nements terribles où s'exerça son héroïsme ! 

Bossuet a retracé, avec l'éloquence qui lui 
est propre, les heureux et immédiats effets 
que produisit pour les catholiques l'arrivée de 
Henriette de France en Angleterre. «...Dieu, 
dit-il, avait préparé un charme innocent au 
roi d'Angleterre dans les agréments infinis 
de la reine son épouse. Comme elle possédait 
son affection (car les nuages qui avaient paru 
au commencement furent bientôt dissipés), et 
que son heureuse fécondité redoublait tous les 
jours les sacrés liens de leur amour mutuel, sans 
commettre l'autorité du roi son seigneur, elle 
employait son crédit à procurer un peu de 



LES NÉGOCIATIONS. 159 

repos aux catholiques accablés. Dès Tâge de 
quinze ans elle fat capable de ces soins; et 
seize années d'une prospérité accomplie, qui 
coulèrent sans interruption, avec Tadmiration 
de toute la terre, furent seize années de dou« 
ceur pour cette Église affligée. Le crédit de la 
reine obtint aux catholiques ce bonheur sin- 
gulier et presque incroyable d'être gouvernés 
successivement par trois nonces apostoliques, 
qui leur apportaient les consolations que re- 
çoivent les enfants de Dieu de leur communi- 
cation avec le Saint-Siège *. » L'histoire, qui 
n'emprunte pas, comme l'oraison funèbre, les 
brillantes couleurs de l'épopée, nous offre, il 
faut l'avouer , un tableau beaucoup plus 
sombre. Rien de plus glacial que l'accueil 
qui fut fait à la reine, lorsque, le 22 juin 1625, 
elle débarqua de Boulogne à Douvres. Aucune 



1 Bossuet, Oraison funèbre de Henriette-Marie de France, 
t. XVII, p. %^&. 



460 LB CARDINAL DE BÉRDLLB. 

pompe, aucun éclat, aucune marque même de 
cet empressement banal que Ton met à rece- 
voir les souverains. 

« Elle fut étonnée, disent les Mémoires de 
Richelieu, qu'arrivant à Douvres elle est logée 
dans un château mal meublé, toute la cour 
mal reçue, pour un jour d'entrée au royaume 
dont elle venait prendre possession. 

t Le lendemain, le roi la vint trouver, sur 
son dtner, assez mal accompagné, n'ayant pas 
l'ombre seulement de la grandeur avec la- 
quelle le roi de France vit, 

« Au partir de Douvres, le roi la mit en un 
carrosse plein de dames anglaises, afin d'é- 
loigner les dames françaises qu'elle avait 
amenées avec elle. 

« Tout le voyage jusqu'à Londres alla du 
même air ; y arrivant elle n'y reçut aucuns 
honneurs, et ne vit nulle des galanteries qu'on 
a coutume de voir en occasions semblables. 

« Dans la maison du roi, elle trouva pour 



LIS NÉGOCIATIONS. 461 

80D lit de parade un de ceux de la reine Elisa- 
beth, qui était si antique que les plus vieux 
ne se souvenaient point d'en avoir jamais vu 
la mode de leur temps *• » 

Ainsi ce fut à peine si Ton observa toutes 
les bienséances qu'exigeait le rang de la prin- 
cesse. On ne Pavait point encore vue qu'on 
redoutait son influence, et il semblait qu'on 
prît à tâche de lui signifier, dès l'abord, qu'elle 
venait non pas commander, mais obéir. Ses 
gens furent maltraités , et au lieu que par 
droit de joyeux avènement le sort des catho- 
liques eût dû être adouci, on se hâta de re- 
mettre en vigueur les lois sévères qu'Elisabeth 
avait portées contre eux. Le protestantisme 
anglais repoussait ainsi, comme à l'avance, 
tout effort de prosélytisme. 

La suite répondit à ce triste début *. 



* Collection de Mémoires relatifs à V histoire de France , 
t. XXn, p. 495. 

s II est intéresssmt de comparer les poétiques assertions 



163 LE CARDINAL DE BÉROLLE. 

Charles I" se trouvait douloureusement par 
tagé entre la tendresse que lui inspirait sa 

de Bossuet, dans V Oraison funèbre de la reine d'Angleterre , 
elles témoignages de désolation que Bérollea consignés dans 
ses instructions aux Pères de TOratoire. 

« A l'arrivée de la reine^ dit Bossuet, la rigueur se ralentit, 
et les catholiques respirèrent. Cette chapelle royale qu*elle 
fit bâtir avec tant de magnificence dans son palais de Som- 
merset, rendit à TEglrse sa première forme. Henriette, digne 
fille de saint Louis, y animait tout le monde par son exemple, 
et y soutenait avec gloire par ses retraites , par ses prières 
et par ses dévotions, F ancienne réputation de la très-chré- 
tienne maison de France. Les prêtres de TOratoire, que le 
grand Pierre de Bérulle avait conduits avec elle, et après eux 
les Pères Capucins , y donnèrent^ par leur piété, aux autels 
leur véritable décoration, et au service divin sa majesté na- 
turelle. Les prêtres et les religieux , zélés et infatigables 
pasteurs de ce troupeau affligé, qui vivaient en Angleterre, 
pauvres, errants, travestis, « desquels aussi le monde n'ét&it 
pas digne , » venaient reprendre avec joie les ouurqaes glo- 
rieuses de leur profession dans la chapelle de la reine ; et 
FËglise désolée, qui autrefois pouvait à pdne gémir fihre- 
ment et pleurer sa gloire passée , faisait retentir hautement 
les cantiques de Sion dans une terre éUangère. Ainsi la 
pieuse reine consolait la captivité des fidèles et relevait leur 
espérance.» Bossuet, t. XI, p. 10. 

Maintenant écoutons Bérulle : 

« Je vous prie , écrivait-il aux Pères de rOratoire, d'a- 
voir grand soin que tous nos Pères répandent une grande 
odeur d'édification en toute cette petite Eglise naissante et 
militante, et les exhorter souvent à honorer le Fils de Dieu 



LES NÉGOCIATIONS. 163 

jeune épouse et les inquiètes susceptibilités du 
parlement. Condescendait-il, même pour d'in- 
signifiants détails, au zèle de la Reine, on eût 
dit qu'il s'apprêtait à changer la religion de 
l'Etat. Se montrait-il réservé à l'endroit des 
Catholiques et rigide observateur des édits , 
les froideurs de Henriette venaient aussitôt l'en 
punir. Et, en définitive, c'était l'amour qui, 



dans leurs ministères, à honorer sa croix, par leur patience 
et charité , et à servir aux âmes qui portent de si long- 
temps cette rude croix de la persécution qui recommence. Il 
serait bon, comme je crois, de faire des prières publiques pour 
Tapaiser. Car noas devons combattre par ces armes, c*esi-à- 
dire par larmes et prières , les fureurs qui allument ce nou- 
vel embraseiBent. }\ serait bon même que ces prières se 
fissent «B b obapelle de la reine^ et non-seulement en la 
nôtre de Sainl-JaiDes. » Œuvres de Bérulle, p. 1273. 

c Je ne don pat employer ce papier à vous dire la douleur 
que j^ai du ItttteBieBt qu'on fait aux catholiques, et de la 
peine que voi» y avez. Elle m'est connue plus que je ne 
vous le ittaiide ; elle m'est sensible , j'en sais les causes et 
origines; et si j'ose vous le dire, elle m'a été prédite avant 
de partir de France pour TÂngleterre. C'est une des croix 
qu'il faut porter et supporter , et avec moins de peine et de 
sensibilité que vous ne faites. Dieu veut la croix, et veut faire 
ses œuvres dans la croix, et par la croix sanctifier nos âmes.» 
7Wd.,p. 1273/ 



164 LE CARDINAL DE BÉEDLLE. 

chez lui, devait céder à la politique. Son fa- 
vori, le duc de Buckingham^ turbulent, dissolu, 
avide d'aventures et de pouvoir, ne contribuait 
pas peu à entretenir ces mésintelligences et ce 
malaise. Ennemi personnel du cardinal de Ri- 
chelieu, comme il Tétait devenu, en Espagne, 
d'Olivarès, rebuté d'ailleurs par la Reine qui 
avait refusé d'attacher au service de sa per- 
sonne des femmes choisies par lui, il se mit à 
persécuter à la fois en elle la princesse fran- 
çaise et la princesse catholique. Henriette fut 
séparée de son mari et reléguée dans une mai- 
son du comté de Southampton^ comme si on 
eût, en quelque sorte, prononcé sa déchéance. 
BéruUe cependant s'efforçait de soutenir son 
courage, et ne cessait de lui adresser les plus 
touchantes exhortations ; aussi était-il parti- 
culièrement détesté par les ardélions du parti 
protestant, et on ne peut douter que Char- 
les V ne l'eût en déplaisance. Dans de telles 
conditions, impuissant témoin des souffrances 



LES NÉGOCIATIONS. 4 65 

de Henriette y spectateur affligé des mesures 
vexatoires que l'on prenait chaque jour contre 
les catholiques, désigné à la haine, le Révérend 
Père, après en avoir délibéré avec les per- 
sonnes de son entourage, se résolut à partir 
pour la France, afin d'exposer au Roi l'état 
des choses et de se plaindre à lui de la viola- 
tion des contrats ^ 

Il s'embarqua secrètement à Portsmouth au 
mois de septembre, et cinq jours après, il arri- 
vait à Paris, échappant aux poursuites de 
Buckingham, mais non pas à ses accusations. 
< 11 a plu à M. le duc de Buckingham, écrivait- 
il à la reine d'Angleterre, faire faire de grandes 
plaintes au Roi par son confident, nommé 
M. Gerbières, arrivé dix ou douze jours après 



< € Nos Pères croient que je m'en vais et les laisse , mais 
c^est un objet non prévu qui a obligé ces messieurs à désirer 
que je fisse un tour par delà. La reine me presse si fort de 
revenir que je ne puis estimer autre chose que mon retour, 
encore que ce ne soit pas sans grande peine. » Œuvres de 
BérullCf p. 4271. Lettre au P^de Sanoy. 



166 LE CAKDIMAL DE BÉRULLE. 

moi, que j'aurais conspiré et attenté en Angle- 
terre contre sa vie et sa fortune. Ce sont les 
perles et les diamants que nous recevons *. > 

Néanmoins son retour fut bien accueilli. 

« J'ai été le bienvenu en France, portant les 
lettres dont Votre Majesté a voulu me charger 
en partant d'Angleterre. Le Roi et la Reine- 
Mère ont témoigné joie extraordinaire en les 
recevant et les lisant, et ont eu beaucoup de 
soin de s'informer de moi de ce qui concerne 
Votre Majesté. Ils ont témoigné un contente- 
ment extraordinaire, lorsque je leur ai fait en- 
tendre la piété que Dieu vous donne, le soin 
et le zèle que vous témoignez dans les exer- 
cices de la religion chrétienne, la joie et l'é- 
dification que les catholiques en reçoivent, et 
le soin que vous prenez de les édifier et ap- 
puyer en tout ce qui vous est possible, et aussi 
la bonté et la fidélité du roi de la Grande-Rre« 

^ OEuwres de Bénûk^ p. 4349. 



LB8 NÉGOCfATlONS. 167 

tagne à trouver bon ces choses. Le Roi ne s*est 
pas contenté d'ouïr ce rapport de moi, mais 
il a voulu que je le fisse en sa présence en 
son Conseil. — Il a voulu, moi présent, leur dé- 
clarer sa volonté générale et constante de vous 
appuyer et protéger en tout, et de conserver 
le traité *. » 

Louis XIII, en effet, écouta les doléances de 
Bérulle, s'indigna avec lui des mauvais trai- 
tements que Ton faisait subir à la Reine, le 
remercia de son dévouement, mais ne voulut 
point accéder au vif désir qu'il témoignait, 
son message rempli, de retourner auprès de 
sa royale pénitente. Le roi croyait-il que la 
personne de Bérulle fût menacée en Angle- 
terre? Voyait-il en lui pour Henriette moins 
un secours qu'un obstacle? Avait-il enfm lui- 
même besoin de ses services? Tous ces motifs 
à la fois peut-être le décidèrent à retenir Bé- 

' Œuvres de Bérulle^ p; 4346. 



168 LE CARDINAL DE BÉRULLE. 

rulle auprès de lui, et ce fut en vain que sa 
gœur désolée sollicita le rappel de son fidèle 
conseiller. Bérulle suppléa du moins à sa pré- 
sence par des lettres. Qu'on nous pernfiette 
d*en donner un échantillon : 

« Lorsque vous passâtes de France en An- 
gleterre, il plut au roi et à la reine votre 
mère me donner à Votre Majesté, pour l'as- 
sister en un état si périlleux. J'avoue que dès 
votre entrée en ce pays -là je n'ai pu regar- 
der Votre Majesté sans douleur et sans larmes. 
Je vous voyais en cette terre , qui a plus d'o- 
rages et de tempêtes que la mer Océane que 
vous avez laissée en passant le trajet ; je vous 
voyais en cette terre, comme on dit, entre les 
épines, et non entre les roses, selon que nous 
avions pensé. Les roses autrefois étaient les 
armes de l'Angleterre, et nous avions sujet de 
croire que les lys et les roses conviendraient 
bien ensemble. Nous leur avons porté des lys, 
mais nous avons trouvé leurs roses, ou cueil- 



LES NÉGOCIATIONS. 169 

lies par la persécution, ou fanées par Tirréli- 
gion. Le rosier de cette île a changé de na- 
ture, lorsqu'elle a changé de créance ; et il ne 
porte plus que des épines très-poignantes. Les 
rosiers , avant le péché (ce dit saint Basile)^ 
portaient des roses sans épines. Mais l'hérésie, 
qui est le comble du péché, fait que les rosiers 
de cette île ne portent que des épines sans 
roses. De sorte que leurs armes anciennes 
leur manquent aussi bien que la foi et piété 
anciennes. J'ai regret que les seules armes 
qui leur restent soient les lions et les léo- 
pards; et j'ai crainte que quelques-uns ne 
disent que c'est par marque de leur férocité 

contre l'Église *. i 
Cependant Louis XIII ne pouvait souffrir, 



* Élévation à Jésus-Christ, N.-S., sur la conduite de son 
esprit et de sa grAce vers sainte Magdeleine, Tune des prin- 
cipales de sa suite et des plus signalées en sa faveur, et en 
son Evangile. 

Avec les exercices spirituels de la Sérénissime Reine d'An- 
gleterre. Œuvres de Bétulle^ p. 551 . 

10 



4 70 LE CARDINAL DE BÉRULLE. 

sans réclamer, les faits qui avaient provoqué 
le retour en France du supérieur de FOratoire; 
c'est pourquoi il chargea le marquis de Blain- 
ville de porter ses représentations à la cour 
d'Angleterre. L'ambassadeur s'acquitta no- 
blement de sa mission; il représenta avec 
fermeté à Charles P' tout ce qu'il y avait 
d'inique et d'injurieux dans les rigueurs qu'on 
exerçait contre les catholiques, et se plaignit 
en même temps de la secrète hostilité que 
l'Angleterre nourrissait contre la France, en- 
courageant les protestants à la révolte et ou- 
vrant un facile refuge aux plus marquants 
d'entre eux, comme elle venait de le faire pour 
le duc de Soubise. A ces légitimes récrimi- 
nations, Charles I" répondit par une ambas* 
sade qu'il envoya de son côté à Louis XIII , 
et qui se composait du comte de Hollande des 
lords Rich et Carlton ; mais le régime inté- 
rieur de l'Angleterre n'en devint pas meilleur; 
les catholiques continuèrent à y être perse- 



LES NÉGOCIATIONS. 474 

cutés, et la reine ne cessa pas d'avoir des 
sujets de gémir. Les choses en vinrent même 
à ce point que le marquis de Blainville se vit 
obligé de se retirer. 

On aurait pu croire que le départ de Tarn- 
bassadeur de France ferait impression sur les 
esprits, et que les irritations se calmeraient 
par la crainte d'une rupture : il n'en fut rien. 
Loin de redouter les conflits qui devenaient 
imminents , le parlement les suscitait comme 
à plaisir. Le 18 juin 1626, plusieurs membres 
se plaignirent hautement du concours de 
fidèles que l'on remarquait à la chapelle de 
Sommerset-House, et le chevalier Jean Eliot . 
exprima sa surprise de ce que Ton avait ac- 
cordé à la reine la grâce de plusieurs catho- 
liques. Le renvoi des Pères de l'Oratoire fut 
à l'instant décidé. Le P. de Sancy lui-même, 
qui avait succédé au P. de Bérulle en qualité 
de confesseur de la reine, dut quitter l'Angle- 
terre, et cette malheureuse princesse ne par- 



ITi U CilMXAL BE BÎftULIJI. 

rîDt qak emKfpdne à conserver auprès d'elle 
le P. Robert Philif^, Ecossais de naissance, 
ei qui« pour œ motif* était moins suspecté. 

Un acte d'un td éclat témoignait assez qu'on 
prétendait ne plus garder aucune mesure. Yû- 
nement le cardinal de Richelieu, qui poursoi- 
Tait d*autres desseins, chercha-t-il à conjurer la 
tempête ; le maréchal de Bassompierre, chargé 
par lui de tenter un dernier effort, entama des 
négociationsqui n'aboutirent pas. L'Angleterre 
venait d'insulter la France et lui demandait 
réparation. 

Ainsi il y avait juste un an que la sœur de 
Louis XIII avait épousé Charles P% et déjà elle 
était devenue une occasion de guerre entre ces 
deux rois, qu'elle semblait destinée à réunir. 
Princesse vraiment magnanime, qui ne connut 
du trône que les déplaisirs et les périls; dont 
la résignation et le courage égalèrent les ad- 
versités, et qui, l'heure venue, sut montrer à 
l'univers que la piété, loin d'amollir les carac- 



LES NÉGOCIATIONS. 173 

tères, leur donne la trempe la plus forte, et 
les prépare victorieusement pour les luttes 
du monde, lorsqu'ils daignent y figurer! 

Toutefois, cette piété fut-elle assez intelli- 
gente? Cette dévotion n'eut-elle pas ses excès? 
Henriette de France n'aurait-elle pas pu exer- 
cer librement son culte sans étaler une pompe 
qui offusquait inutilement les yeux, et satisfaire 
les besoins de sa conscience sans alarmer les 
dissidents? Qu'on y songe I Aujourd'hui même, 
au milieu des sectes innombrables qui divisent 
ses États, et malgré l'émancipation des catho- 
liques, la reine d'Angleterre n'oserait recevoir 
un prêtre dans son palais. Un prêtre ne pour- 
rait non plus paraître impunément, en soutane, 
dans les rues de Londres; et cependant les 
années n'ont-elles pas attiédi les haines, et le 
zèle religieux n'est-il pas éteint dans la plupart 
des cœurs? 

Par conséquent, quelles ne devaient pas être 
en 1626 les exigences de la nation anglaise! 

40. 



4 74 UE cabdinàl de bérulli. 

Il y avait à peine un siècle que Henri VIII, en- 
traîné par ses passions, avait répudié violem- 
ment la foi de ses pères, et, loin de repousser cette 
nouveauté scandaleuse » le plus grand nombre 
de ses sujets peut-être n'avaient témoigné de ré- 
sistance que contre ceux-là mêmes qui auraient 
voulu les ramener aux anciennes croyances. En 
vain l'épouse délaissée de Philippe II, Marie 
Tudor, avait-elle pris à tâche de restaurer le 
catholicisme. Elisabeth était promptement re- 
venue aux errements de son père, et Jacques?', 
irrité autant qu'effrayé par la conspiration des 
Poudres, n'avait eu garde de favoriser une 
religion qui semblait devoir l'asservir. 

Lors donc que Charles I" fut appelé à régner 
sur l'Angleterre, le protestantisme y était, si 
l'on peut ainsi parler, dans toute l'âpreté de 
la jeunesse, et déjà on pouvait démêler ces 
inspirations tumultueuses qui devaient bientôt 
dicter le Covenant. Ce n'avait même pafe été 
sans murmure que le parlement avait vu son 



LRS NÉGOCIATIONS, 4 75 

JQune roi rechercher la main de Henriette de 
France. 

Dès lors la conduite de cette princesse ne 
se trouvait-elle pas indiquée, et, sans se dé- 
partir en rien de ses principes, ne devait-elle 
pas, du moins, se réduire aux termes qu'exi- 
geaient les pratiques de son culte et les con- 
venances de son rang ? Il n'en fut pas ainsi. 
Le jour même où elle mit le pied en Angle- 
terre, la population put s'étonner de cette lon- 
gue suite de prêtres qui environnaient sa sou- 
veraine, et qui semblait être un défi porté aux 
antipathies nationales. Depuis, l'appareil des 
cérémonies, la solennité des fêtes^ ne cessèrent 
de blesser les regards. On vit même, le Jeudi- 
Saint, la reine, accompagnée d'un nombreux 
cortège, se rendre à pied de son palais à la 
chapelle de Saint- James. Devait- on espérer 
que le peuple anglais ne s'offenserait pas de 
ces apparences? Et quels fruits avait-on à at- 
tendre de pareilles manifestations? S'agissait- 



476 LB CARDINAL DE BÉRULLB. 

il d*entreprendre une croisade et de mériter 
le martyre, ou plutôt, ne convenait-il pas, 
avant tout, à la sœur de Louis XIII de détruire 
les préventions en se conciliant les cœurs par 
sa bonté? Evidemment, Henriette se trompa 
de rôle ; elle se crut une autre Esther auprès 
d'un autre Assuérus. Odieuse à la nation, on 
ne s'étonne plus qu'elle n'ait trouvé dans les 
premiers temps que froideur chez le roi lui- 
même, quand on considère qu'elle projetait 
de convertir la cour en un véritable couvent ; 
car elle rêvait d'y établir pour elle et pour ses 
femmes la règle du Carmel. C'est ce que prou- 
vent les deux lettres suivantes : 

« A LA MÈRE MaGDELAYNE , 

« Ma mère, je vous escrit cette lettre pour vous 
prier de continuer à prier Dieu pouï moy , et pour 
vous dire que nous avons un couvent de rincarnation 
aussi bien que vous ; mais nous ne nous acquittons pas 
trop bien de nostre règle ; nous ne fesons que voyager, 
et notre couvent ne nous suit point; M. de Bérulle 



LES NÉGOCIATIONS . 477 

qui est isi nous en dispencera. J'espère, avec Tayde 
de Dieu, qu'il y en aura un tout à bon un jour; j'ai 
la plus grande joye du monde quand j'en parle. Faites 
mes recommandations à toutes vos bonnes sœurs et 
à vostre général. Je finiray ma lettre en vous assu- 
rant que je suis, ma mère, votre affectionnée fille , 
« Hbnribttb-Marib (Reine). » 

« A LA MÈRB MaGDBLATNB , 

« Ma mère, j'ai resçu la lettre que vous m'avez es- 
critte, par laquelle je vois le seing que vous avés de 
prier Dieu pour moy. Je vous en remercye bien fort, 
et vous prie de continuer, car l'on en a grand besoing 
en ce pays. J'envie vostre bonheur de voir de M. Bé- 
rulle. Je l'ay laissé aller à* mon grand regret, mais ce 
ne sera que pour un mois tout au plus. Je vous diray 
que nous faisons un petit couvent qui sera tout comme 
celui des vrayes Carmélites en petit; mais j'espère , 
avec l'aide de Dieu, que quelque jour il y en aura un 
tout à bon. Priés bien Dieu pour cela, ma chère mère, 
je vous en prie, car si cela estait, je m'estimerais la 
plus heureuse personne du monde. Je vous prie de 
faire mes recommandations à la mère Marie de Jésus. 
Adieu, ma mère, priés Dieu pour moy*. 

Hbnribttb-Marib, R. 
<c Ce 25 aoust 1625. » 

1 Ces deux lettres ont été publiées, pour la première fois, 
par M. Cousin, Afme de Longiteville, p. 543, appendice. 



478 LE CARDINAL DE BBRULLE. 

Cependant Bérulle, malgré sa sagesse, ne 
But pas modérer ce zèle indiscret et tempérer 
guffisamment ces saintes ardeurs. Sans doute, 
il exhorte la reine, dans sa correspondance, à 
condescendre à son époux, à recevoir tous ses 
sujets dans un égal partage de ses bienfaits et 
de sa charité. Mais il ne cesse de lui proposer 
"ou de lui faire recommander les pratiques de 
dévotion les plus minutieuses*. Comme elle, 
et, avec elle, il déplore le sort de TAngleterre'; 
il appelle de tous ses voeux la conversion de ce 



^ Œuvres de Bérullef p. 4270. < l\ est à propos que vous 
proposiez à la Beine tous les mois un saint, qu^elle honore 
et invoque ce mois-là, ne pouvant pas les honorer tous d*un 
soin et honneur particulier. » Le(t. au P. de Sancy. 

Cf. Ibid,, p. 4i06. De Tobligation que tous les hommes et 
spécialement les rois ont de servir Dieu parfaitement, avec 
un mémorial d exercice de piété pour la Sérénissime Reioe 
d*Anglelerre. 

* Œuvres de Bérulley p. 943. De la royauté de Jésus- 
Christ, à la Sérénissime Reine d'Angleterre, dans le temps de 
Fenfance de N.-S. 

P. 925. De rincarnation, naissance, enfance et royauté de 
Jésus-Christ, à la Sérénissime Reine d'Angleterre. 



LES NÉGOCIATIONS 4 79 

pays; lui-même voudrait y contribuer. Au lieu 
donc de blâmer et d'interdire les éclats exté- 
rieurs de piété, il les encourage et y applaudit, 
se montrant, à contre-sens, plus missionnaire 
que politique. 

« Il me semble être de votre service... que 
je vous mande comme j'ai vu la reine-mère, 
et lui ai exposé votre exercice de piété en ces 
jours saints, et le voyage à pied que vous avez 
fait à Saint-James. Elle en a été extrêmement 
contente, et l'a grandement approuvé. Elle 
m'a commandé de le vous écrire de sa 
part.... 

« Qui peut trouver à redire en une chose 
fondée, en un devoir si légitime, et qui ressent 
une piété si grande et si raisonnable? Si on 
vous dit qu'on n'a pas accoutumé cela en An- 
gleterre, on n'y a pas aussi accoutumé d'y 
professer la vraie religion et piété, on y pro- 
fesse au contraire l'impiété et l'irréligion, et 
ils ne sont pas aussi accoutumés d'avoir et de 



480 LE CARDINAL DE BÉRULLE. 

régir une reine catholique et une Fille de 
France, en Angleterre *. » 

Le mal d'ailleurs venait de plus haut et de 
plus loin. En cherchant à guérir les blessures 
qui excitaient sa con) passion, Henriette les en- 
venima. Mais ces blessures, elle les avait trou- 
vées saignantes; la main d'un roi les avait faites 
et la Papauté en quelque manière préparées. 

 Dieu ne plaise que nous entreprenions de 
justifier Henri VIll et les affreux déportements 
d'un prince que Bossuet n'hésite pas néan- 
moins à déclarer « en tout le reste accompli*. » 
C'était pour la Papauté un devoir strict, évi- 
dent, de résister aux tentatives de subornation 
qui furent exercées sur elle. Mais Clément VII, 
en excommuniant le roi d'Angleterre, surtout 
en dégageant le peuple anglais de l'obéissance 
jurée, n'eut-il à se reprocher aucune témé- 



* Œuvres de Bérulle^ p. 1317. 

î Bossuet, t. XI, p. 1 1 . Oraison funèbre de la reine d'An* 
gleterre. 



LES NÉ60GUT10NS. 481 

rite de conduite? Et faudra-t-il condamner 
son successeur Clément VIII, qui crut pouvoir 
non-seulement absoudre Henri lY, lors de sa 
conversion, mais encore rompre son ma- 
riageavecMargueritede Valois *? Distingua-l-il 
assez, dans un acte probablement irréparable, 
le pouvoir spirituel, qui est le gouvernement 
des consciences, du pouvoir temporel qui est 
Fadministration des Etats? De tels problèmes 
sont pleins de délicatesses. Remarquons seule- 
ment qu'on n'était plus au moyen âge, pour 
tenter de soumettre les couronnes à la tiare. Au 
moyen âge même , ces velléités avaient-elles 
pleinement réussi, et Clément VII ne pouvait-il 
pas se rappeler les débats de Philippe IV et 
de Boniface VIII ? De même que les États gé- 



^ Histoire de Henri le Grand, par Hardouin de Péréfixe. 
Paris, 1825. 

P. 239. « Quelques-uos craignaient que le dépit d*èlre 
méprisé ne jetât le roi dans les mêmes inconvénients où il 
avait autrefois jeté Henri VllI, roi d'Angleterre. » 

41 



482 Ll CARDINAL Dl BÉKDLLE. 

Déraux de 1502 avaient promis de défendre 
contre tout pouvoir Tindépendance de la cou- 
ronne, le parlement décréta en 1605 la formule 
du serment d'allégeance, qui refusait au Pape 
tout droit de déposer les rois et de délier les 
sujets du serment de fidélité. Par là, le catho- 
licisme se trouva confondu en Angleterre avec 
le papisme, le dogme enveloppé dans le même 
discrédit que la discipline, l'autorité divine ré* 
pudiée par haine de l'autorité humaine^ et la 
Papauté perdit les droits qu'elle avait sans 
contestation, pour avoir revendiqué les droits 
qu'on ne reconnaissait plus. 

De telles expériences étaient instructives. 
Toutefois Urbain VIII témoigna qu'elles ne 
suffisaient pas, par la conduite qu'il tint dans 
l'affaire de la Vateline. 

Bérulle n'avait cessé de s'occuper de l'ar- 
rangement de cette affaire. 

Conclure la paix avec l'Espagne, c'était, à 
ses yeux, un préliminaire indispensable à la 



LES NÉGOCIATIONS. 4 83 

guerre qu'on se préparait à soutenir contre 
TAngleterre \ C'était aussi se donner le loisir 
et les moyens de dompter les protestants, 
toujours remuants, et qui soulevaient, en ce 
moment même, la Guienne et le Languedoc. 
Ces raisons étaient puissantes, et Louis XIII 
en paraissait vivement touché. Richelieu seul 
y résistait. Préoccupé du dessein qu'il avait 
formé d'abaisser la maison d'Autriche ; rival 
du ministre d'Espagne, le comte Olivarès; 
brouillé avec le légat Barberini, le différend 
de la Valteline lui semblait une occasion favo- 
rable pour entamer la lutte qu'il méditait. 
C'était donc sans son aveu et presque malgré 
lui que Bérulle continuait à négocier avec 
Barberini. Celui-ci, tout en se retranchant 



^ Œuvres de Bérullef p. 4 S3S. « J*ai bien prévu ces orages 
dont vous portez une bonne part. J'ai cru que le remède 
principal était en la paix de France et d'Espagne; c*est à quoi 
j'ai pensé à propos d'insister vers le Roi et la Reine- mère* n 
Lettre à Mib« de St-Georges, en Angleterre i 



484 LE CARDINAL DB BÉRULLB. 

dans une résistance passive, travaillait sourde- 
ment à émouvoir Tesprit public par les libelles 
de ses théologiens, lesquels insinuaient que le 
roi de France se perdait à protéger les Grisons 
contre lesVallelins, c'est-à-dire des hérétiques 
contre des catholiques. Bérulle repoussait 
énergiquement ces attaques : « Il n'y a, disait- 
il, que de mauvais théologiens qui puissent 
prétendre qu'on perd, avec la vraie foi, le 
droit qu'on avait au titre de souverain, et 
qu'on ne peut en conscience protéger ou 
assister les princes et les natiojis hérétiques... 
Que ces théologiens nous fassent la grâce de 
croire que nos princes sont aussi bons chré- 
tiens que ceux de la maison d'Autriche. » 

Ainsi tombait la perfide confusion qu'on 
désirait établir, et il restait clair qu'il s'agis- 
sait, dans la guerre de la Yalteline, d'une 
question de politique et de territoire, et nulle- 
ment de religion. Le légat démasqué «quitta 
brusquement Paris, le 23 septembre, et ce fut 



LIS NiGOCIATIONS. 485 

en vain qu'on dépêcha après lui, pour le 
retenir, le P. de Bérulle, et le confident de 
Richelieu, le P. Joseph. Mais, contre toute 
attente, son départ, au lieu de différer la con- 
clusion, ne fit que Faccélérer. Les Espagnols 
venaient de reprendre dans la Yalteline tous 
leurs avantages contre le marquis de Gœuvres, 
commandant des troupes françaises. D'autre 
part, des intrigues menaçantes se tramaient 
au Louvre, et les grands ligués poussaient à 
la révolte le duc d'Orléans contre Richelieu. 
Le cardinal pensa qu'il lui importait, avant 
tout, de déjouer ses ennemis. C'est pourquoi, 
après avoir rejeté la paix, il la voulut, et, dès 
qu'il la voulut, elle se conclut. Le traité de 
Monçon, proposé par M. du Fargis, ambassa- 
deur de France à Madrid, négocié par Rérulle, 
fut confirmé à Barcelone, et, tout en restituant 
aux Grisons la souveraineté de la Yalteline, 
garantit aux habitants le libre exercice de leur 
religion. De cette sorte, on terminait sans le 



4 86 LE CARDINAL DE BÂRULLE . 

Pape une querelle dont le Pape s'était consti- 
tué l'arbitre. Aussi Urbain VIII en conçut-il un 
ressentiment profond. Un schisme faillit naître 
de ces intempestives représailles. Bérulle 
n'avait pourtant rien épargné afin d*apaiser 
la mauvaise humeur de la Cour romaine. 

c Monseigneur illustrissime, écrivait-il au 
cardinal Barberini, dans l'honneur et le con- 
tentement que je reçois et ressens de ce que 
vous daignez vous souvenir de moi, je reçois 
et ressens aussi une nouvelle douleur d'avoir 
été si inutile à vous servir en France. Depuis 
votre départ, il a plu à Dieu de disposer les 
choses à la paix que nous n'avons pas été dignes 
de recevoir de votre main. Cela même me 
donne une nouvelle douleur et la causerait 
plus grande, si je ne savais la pureté de vos 
intentions, qui ne regardent que Dieu et le 
public ; et si je ne voyais encore qu'il y a quel- 
que moyen d'honorer ce traité de votre nom, 
et de le rendre plus favorable à la religion par 



LES NÉGOCIATIONS. 487 

votre autorité. Si en ma petitesse il se pouvait 
présenter occasion de vous servir, ce me serait 
un bonheur et un contentement singulier; mais 
je n'ose pas l'espérer. Recevez au moins la vo- 
lonté perpétuelle que j'ai de vous honorer com- 
me je dois et de vous servir, étant à jamais. ..S 
La paix de la Yalteline était à peine signée 
que sous le titre d'Avertissement au roi très- 
chrétien et de Mystères politiques^ on vit pa- 
raître en France deux libelles, attribués à un 
Jésuite allemand, le P. Keller, quoiqu'il n'eût 
signé que l'un des deux. Keller y reprochait à 
Richelieu d'avoir favorisé l'hérésie, menaçait 
le roi de déchéance et les ministres d'excom- 
munication. De pareilles violences ne pou- 
vaient passer inaperçues. Le Parlement con- 
damna les libelles à être brûlés ; la Faculté de 
théologie les censura ; l'Assemblée du clergé 
les poursuivit. 

1 ŒuvreR de Bérulle, p. 13£2. 



188 LE CÀiDINAL DE BKRULLB. 

Mais ce ne fut point assez pour décourager 
les ennemis de la France. Bientôt il fallut im- 
primer les mêmes flétrissures au livre du Jé- 
suite Santarçl, intitulé : Tractatus de Hcsresi^ 
Schismate^ Apostasia, sollidtatione in sacra- 
mento pœnitentiœ, et de potestate summi Ponti- 
ficis in his delictis puniendis^ et où l'auteur 
soutenait avec une audace de verve incroyable 
que le Pape a le droit de déposer les empe- 
reurs et les princes, non-seulement dans le cas 
d'hérésie, mais même pour leur incapacité ou 
négligence...; qu'il pourrait gouverner les 
États immédiatement par lui-même, et que 
tous ceux qui les gouvernent ne le font que 
comme ses commissaires et se» délégués, etc. 
L'ouvrage, publié à Rome en 1625, avait eu 
l'approbation du général des Jésuites Mutio 
Viteleschi, du vice- gérant du Pape et du maî- 
tre du sacré Palais. Il engageait donc à la 
fois et l'Ordre et fe Pape lui-même. Pressés 
par le Parlement, les Jésuites n'en consenti- 



LBS NÉGOCIATIONS. 189 

rent pas moins à le désavouer, s'excusant en- 
suite auprès du nonce Spada sur la nécessité 
et promettant d'expliquer plus tard leur désa- 
veu. Cette conduite tortueuse déplut à Spada, 
qui représentait en France la Cour de Rome. 
11 bl&ma la faiblesse des Jésuites et chercha 
de plus fermes appuis pour le duel quMl avait 
à soutenir. Car le Pape, qui faisait de la doc- 
trine de Santarel sa propre doctrihe, exigeait 
une rétractation expresse de la censure qui 
r avait frappée. 

Or, était-il permis d'annuler une censure 
si publique et si méritée? Ëtait-il permis 
d'adhérer, même tacitement, à des maximes 
par elles-mêmes bien vides, il est vrai, et bien 
impuissantes, mais qui ne tendaient à rien 
mains qu'à faire du roi de France un vassal 
et à le soumettre au bon plaisir de la Papauté T 
Bérulle ne le pensait pas. Sollicité par Spada, 
il admettait bien qu'on annulât l'arrêt porté 

par la Faculté de théologie, mais à la condi- 

il. 



490 LE CARDINAL DE BBRDLLE. 

tion qu'on rédigerait une seconde censure, où 
les adoucissements du langage n'empêche- 
raient en rien la condamnation des idées 
incriminées. Richelieu se montra plus flexible. 
Pressé de s'assurer une défense ou un abri 
contre l'orage qui grondait sur sa tête, il 
n'hésita pas à se concilier par ses complai- 
sances les faveurs de la Cour romaine. Il fit 
rendre successivement deux arrêts du conseil, 
l'un en date du 18 juillet 1626, l'autre en date 
du 2 novembre de la même année, par les- 
quels le roi évoquait à sa personne ce qui avait 
rapport à la censure, défendait à l'Université, 
à la Sorbonne, au Parlement, de s'y immiscer 
davantage, interdisait enfm à tous ses sujets 
de composer, de disputer, de traiter pour ou 
contre, aucune question concernant sa puis- 
sance et son autorité et celles des autres 
princes souverains, sous peine d'être punis 
comme séditieux et perturbateurs du repos 
public. Ces arrêts furent signifiés à la Faculté 



LES NÉGOCIATIONS. 191 

de théologie, et ce fut inutilement que le Par- 
lement refusa de les vérifier. Us n'en devinrent 
pas moins exécutoires. En fait, la condamnai- 
tion primitive des doctrines de Santarel se 
trouvait par là mise à néant ; on s'abstenait 
de rédiger une nouvelle censure ; Rome triom- 
phait. Dangereux et illusoire triomphe, qui, 
au lieu de la grandir, compromettait la puis- 
sance légitime de la Papauté ! 



VI 

LES OENNIÊRES ANNEES. 

Bérulle est nommé cardinal.— Siège de la Rochelle. -*Fi« 
de J^sus.— Louis XITI en Italie. — Paix avec l'Angleterre. 
— Gaston sort de France. — DisgrAce de Bérulle. — Sa 
mort. — Ses funérailles. 



Bérulle avait rendu à l'Etat de si importants 
services que le roi songeait depuis longtemps 
à lui donner quelque éclatant témoignage de 
satisfaction. La mort du cardinal de Marque- 
mont, archevêque de Lyon, arrivée le 16 sep- 
tembre 1626, vint offrir à Louis XIII des faci- 
lités qu'il s^empressa de mettre à profit. Sur- 
le-champ il écrivit au Pape, afin de le conjurer 
de conférer au supérieur de l'Oratoire le cha- 
peau devenu vacant. Et tel était le respect 



191» LI CAtMTKAL DE BÊaCLU. 

qu'inspirait Bérulle, que, malgré son oppo- 
«tioD réceote aux Toicmtés de Rome, Ur- 
bain YIII accueillit avec faveur cette ouver- 
ture. Richelieu seul, qui redoutait qu^on élevât 
MO rival, tourna secrètementaon crédit à faire 
manquer ou ajourner une nomination, quMl ne 
pouvait obtenir pour celui qu'il appelait son 
bras droit, pour le P. Joseph. Hais les bons 
offices de H. de Harillac et du nonce Spada 
remportèrent sur ces efforts jaloux, et le 
SO août 1627, le Pape proclama H. de Bérulle 
cardinal. Peu après, la reine-mère lui remit 
solennellement la barrette, à la place du roi, 
qui se trouvait en Poitou , à la tête de son 
armée. 

Ce ne fut pas un événement ordinaire que 
de voir un simple prêtre élevé tout d'abord 
au rang des princes de l'Eglise. Aussi les pré- 
lats courtiôus, comme M. de Gondi, arche- 
vêque de Paris, et M. de Harlay, archevêque 
de Rouen, qui aspiraient eux-mêmes au car- 



LB8 intlflÈtlS AHHIIS. 4 97 

dinalat, murmurèrent; au contraire, tous les 
gens désintéressés applaudirent Un semblable 
choix honorait tout ensemble et celui qui était 
choisi et ceux qui le cboisissaienU 

Quant à Bérulle, qui avait ignoré les dé- 
marches de Louis XIII, aussi bien que les in- 
trigues de Richelieu, il accepta par obéissance 
une dignité qu'il aurait refusée par humilité. 
Accueillant avec simplicité les nombreux com- 
pliments qu*il reçut \ insensible aux discours 
malveillants qui se répandirent, son train de 
vie resta le même qu'autrefois. On vit le nou- 
veau cardinal servir ses confrères à table, et, 
la veille des grandes fêtes, laver la vaisselle 
du couvent; car le P. de Bérulle n'avait 
voulu se séparer ni de f Oratoire, ni du Car- 
mel, et, sur sa demande, un bref de Rome 
lui avait maintenu la direction des deux com- 



i Cf. Œmres de BénUle, p. 4338-4342. Lettres k diffé- 
rentes personnes sor sa promotion. 



199 Ll CAftDIKAL DB BKRCLLB. 

munautés*. Un autre bref le dispensa de l'obli- 
gation qu*il s^était imposée de n^accepter au- 
cun bénéfice. 

En effet, Bérulle, dès son entrée dans l'état 
ecclésiastique, avait renoncé à son patrimoioe. 
D^autre part, la congrégation qu'il avait fondée 
était pauvre. Et cependant, il fallait pourvoir 
aux indispensables danses qu'exigeait l'éta- 
blissement d'un cardinal, quels que pussent 
être son détachement et sa modestie. 

Louis XllI fut le premier à comprendre cette 
nécessité. 11 commença par nommer M. de Bé- 
ruile conseiller d'Etat. Puis^ comme la pension 
attachée à ce titre se trouvait insuffisante, il 
s'occupa activement de lui procurer les moyens 
de soutenir convenablement son rang. C'est 
ainsi que, sur le seul bruit de la mort de l'abbé 



« Cf. CEuvres de Bérulle, p. 4277. Leltre au R. P. Berlin, 
à Rome. « 11 le charge d'obtenir de Sa Sainlelé que le gou- 
vernement de rOratoire et des Carmélites lui soit conserfé 
en «a nouvelle condition. » 



LES DE1NIBBB8 ANNÉES. 4 99 

de la Réole, il songea à transférer à M. de 
Bérulle les bénéfices de ce prélat \ La fausse 
nouvelle de la mort de Tarchevéque de Paris 
et de l'archevêque de Tours lui inspira les 
mêmes résolutions. Enfin, le grand-prieur de 
Vendôme étant venu à décéder, Louis XllI 
conféra au cardinal les abbayes de Marmou- 
tiers et de Saint-Lucien de Beauvais \ 

Bérulle répugnait à cumuler ainsi deux bé- 
néfices, et, s*il eût vécu davantage, son pro- 
jet était de résigner Pun des deux. Mais il 
voulait auparavant y introduire la réforme. 
Car le môme esprit qui l'avait porté à fonder 
un Ordre nouveau, le sollicitait également à 



i(J, Œuvres de BéruUef p. 4343. Bérulle parut se persua- 
der que Richelieu étail entré dans cette bonne iutention. c II 
a phi au roi, écrivail-il au cardinal-ministre, me mander qu'il 
me donnait Tabbaye de la Réole et j'en ai-remercié Sa Ma- 
jesté. Mais je dois remonter jusqu'à la source et origine de 
ce bienfait et de tant d'autres qu'il me faut couvrir du si- 
lence , pour n'en pouvoir parler assez dignement. » 

'Cf. Œuvres de Bérulle, p. 4342. Au roi. 11 le remercie 
de9 abbayes que Sa Majesté lui donna six mois avant sa mort. 



200 LB CAtDINAL DB BSBULLI. 

corriger ta discipline relâchée des Ordres an- 
ciens^ Il se livra tout entier à ce travail de 
restauration. Les Dominicains, les Feuillants, 
les Bénédictins , les religieux de FOrdre de 
Prémontré, les Franciscains, les Minimes eu- 
rent tour à tour recours à son appui et à ses 
conseils. Les Grands- Augustins eux-mêmes 
durent à son énergie la fin des troubles qui 
divisaient leur communauté en Tavilissant. 
Grâce à lui , la sainteté se répandait, de la 
sorte, par tout le royaume, comme un souffle 
rafraîchissant ; il y était devenu le souverain 
arbitre des choses de Dieu et leur propaga- 
teur le plus obéi. 

Mais la vie politique du saint cardinal n'é- 
tait pas terminée, et bientôt naquirent de nou- 
velles entreprises, où Tentraîna sa piété même 
autant que Tintérét bien compris de TËtat. La 
France allait lui devoir en partie un de ces 
faits importants qui décident du sort d'un pa^ys: 
la prise de La Rochelle, dont on a pourtant 



LS8 DIUllfe&BS ANlfilS. SOI 

Thabitude de reporter tout Tbonneur à Riche- 
lieu. 

Depuis le début du règne de Louis XIII, 
Bérulle n*avait cessé de signaler h ce monar^ 
que la réduction des protestants comme une 
condition essentielle de paix pour le royaume. 
Ce n'est pas qu'il prétendît ramener à TÉglise 
les dissidents par la violence ; car^ encore bien 
qu*il caressât peut-être la séduisante mais 
détestable chimère d'un système unique de 
politique et de religion, on sait que lorsqu'il 
s'agit de conversion il n'eut garde de réclamer 
jamais l'intervention du bras séculier. Mais il 
ne pouvait supporter que les protestants for* 
massent un État dans l'État, sujets rebelles à 
leur roi, agitateurs compromettants, Français 
sans patriotisme, toujours prêts à tendre la 
main aux ennemis du dehors et à protéger leurs 
agressions. • Sire, disait-il au roi, il y a 
soixante ans que l'hérésie agite la nacelle de 
l'Église, et ébranle même les fondements d'un 



202 LB CARDINAL DE BBRULLI. 

État si florissant comme le vôtre, et tend à y 
éteindre le gouvernement de la monarchie. 
Tout le bien qui se consomme et se pille sous 
ce prétexte, c'est le nerf de votre autorité; le 
sang qui se répand, c'est le sang de vos enfants, 
les villes qui se détruisent sont les parcs des 
troupeaux que Dieu vous a commis. Il est 
temps de pourvoir à un mal si grand et si fu- 
rieux, qui jette son venin et sa fureur sur toutes 
les parties nobles de cet Etat menacé de ruine. 
Car rtiérésie est un corps qui ébranle, qui 
agite, qui infecte tous les corps de la France. 
Le Clergé en est ruiné, la Noblesse violée, le 
peuple foulé*.» 

Si Ton consulte les documents originaux, on 
aura la douleur de se convaincre que ces 
récriminations n'avaient rien d'exagéré. AiniH 
un envoyé Vénitien, qui était de retour de sa 
légation dès Tan 1569, ne parle pas dans des 

1 Œuvres de BénUle, p. 438. 



LES DERNIÈRES ANNÉES. 203 

termes moins affligeants du spectacle qu'of- 
frait alors la France. 

t Je ne reconnaissais pîus, dit-il, cette 
France que j'avais contemplée de mes yeux, 
si soumise, si unie, si forte, si grande, douée 
de tant de rares qualités*. Qui pourrait con- 
tenir ses larmes (contenersi dalle lagrime) à 
voir ce royaume en un tel état, si regrettable 
et pour la France elle-même et pour la chré- 
tienté tout entière? Et un tel changement ne 
dérive d'une autre source, comme l'expérience 
nous l'a démontré, que de l'altération de la 
foi, destinée par la volonté de Dieu à ne pas 
souffrir de mélange *. » 

« Il a déjà péri deux cent mille personnes, 
écrivait un autre étranger^. Le sang n'ayant 



1 Marc Antoine Barbara, t. II, p. 67. 
* Ibid., en note. 

s Gorréro, ambassadeur de 4568 à 4570. 
D'Aubigné en comptait, de sontemps^ un million. Cf. les 
Relationsj t. II, p. 295, 297, 303> 407, etc., avec les seules 



904 LE CARDINAL DE BKftULLE. 

pas Msoavi la rage des novateurs, ils ont di- 
rigé leur fureur contre les pierres mêmes; ils 
ont détruit les églises en si grand nombre, que 
dix années de revenu de la couronne ne suffi- 
raient pas pour les rebâtir. C'est pitié de voir 
ces ruines ; et de même que tous ces grands 
édifices, quand ils étaient debout^ excitaient 
une admiration et une joie universelle, comaie 
des trophées qui représentaient la piété et la 
dévotion de ceux qui les élevèrent, de même 
leurs ruines, témoignagesd'une fureur inouïe, 
seront un spectacle de douleur aux âges à 
venir. » 

On comprend donc aisément que Bérulle se 
crût fondé à représenter à Louis XIII ce qu'au 
rapport de Brantôme, François V' lui-même 
déplorait, c que Je protestantisme tendait, du 
tout, au renversement de la monarchie divine 



labiés de la Gallia chrisiiana. — Sî»inom)i, Hist, des Fran- 
çais, XVIII- vol. 



LIS DIMltUS AHRitt. ^05 

et humaine, d Et, en effet, pendant fffès <f on 
siècle, les chefs successifs de la réforme depuis 
le premier prince de Gondé jusqu'au dernier 
duc de Rohan, ne révérent-ils pas la recons- 
titution d'une sorte de féodalité? 

Déjà plusieurs expéditions avaient été faites 
contre les protestants sans résultats définitifs. 
Bérulle jugea qu'il fallait frapper un grand 
coup et indiqua La Rochelle, place forte, qui 
commandait tout TOuest, où dominaient les 
réformés. Une foi secrète Texcitait, en outre, 
à cette entreprise. En 1620, traversant La 
Rochelle, pendant qu'il était en prière dans 
réglise de Sainte-Marguerite, il se sentit vive- 
ment pressé du désir de voir cette ville revenir 
à Tobéissance, et il lui sembla qu'une voix in- 
térieure lui assurait que ses vœux seraient 
exaucés. Par conséquent, aux idées que lui 
suggérait sa raison s*ajoutaient les ardeurs de 
ses pressentiments ;' il avait même cru devoir 
s'en ouvrir à Richelieu. Celui-ci, esprit positif, 

42 



â06 UE CARDINAL DE BÉRULLE. 

et peu enclin à la mysticité , n'avait tenu au- 
cun compte de cette révélation. Le siège de 
,La Rochelle lui paraissait d'une extrême diffi- 
culté, et il craignait, de plus, en y poussant 
le roi, de soulever les princes protestants, 
qu'il tenait à ménager. Mais les événements 
ne tardèrent pas à changer ses résolutions. 

Les Anglais, conduits par le duc de Buckin- 
gham, venaient d'occuper l'île de Ré, où ils 
menaçaient le fort Saint-Martin. De là, ils 
s'apprêtaient à donner la main aux protestants 
de La Rochelle. Le cardinal-ministre se trouva 
donc obligé de presser le blocus de la ville, 
afin d'en intercepter l'accès aux ennemis. 
C'était entamer le siège que Bérulle avait con- 
seillé, et dont Bérulle devait, pour sa part, 
assurer l'heureuse issue. 

Et d'abord, ce fut par son entremise que 
Louis Xlil obtint l'argent nécessaire pour la 
guerre que l'on commençait. Bérulle négocia 
auprès d'Urbain VIII d'une manière si habile 



LES DERNIÈRES ANNÉES. â07 

que le Pape autorisa et le clergé de France 
consentit un don de trois millions. Aux secours 
de la diplomatie, le supérieur de l'Oratoire 
joignit ensuite, quoiquMl fût retenu par ses 
devoirs auprès de la reine-mère, le secours 
plus précieux encore de son inébranlable fer- 
meté. — Un instant le bruit court que les An- 
glais ont pris le fort Saint-Martin. Bérulle 
dément cette nouvelle, et l'on apprend en effet 
que les assaillants ont été repoussés. Riche- 
lieu, découragé par les lenteurs du siège, se 
prépare à traiter. Bérulle le détourne de ce 
dessein et l'exhorte à persévérer. Cependant, 
La Rochelle résiste, les embarras se multi- 
plient; on découvre une conspiration ourdie 
par Buckingham, et peu s'en faut que le pre- 
mier prince du sang, le comte de Soissons, 
n'envahisse le Dauphiné à la tête de quinze 
mille hommes, fournis par le duc de Savoie, 
tandis que, de son côté, le duc de Lorraine se 
serait présenté devant Verdun avec les troupes 



2Qi LB CARDINAL DE BÉRULLB. 

État si florissant comme le vôtre, et tend à y 
éteindre le gouvernement de la monarchie. 
Tout le bien qui se consomme et se pille sous 
ce prétexte, c'est le nerf de votre autorité; le 
sang qui se répand, c'est le sang de vos enfante, 
les villes qui se détruisent sont les parcs des 
troupeaux que Dieu vous a commis. Il est 
temps de pourvoir à un mal si grand et si fu- 
rieux, qui jette son venin et sa fureur sur toutes 
les parties nobles de cet Etat menacé de ruine. 
Car l'hérésie est un corps qui ébranle, qui 
agite, qui infecte tous les corps de la France. 
Le Clergé en est ruiné, la Noblesse violée, le 
peuple foulé*.» 

Si Ton consulte les documents originaux, on 
aura la douleur de se convaincre que ces 
récriminations n'avaient rien d'exagéré. Ainsi 
un envoyé Vénitien, qui était de retour de sa 
légation dès Tan 1569, ne parle pas dans des 

1 Œuvres de BénUle, p. 438. 



us DIRNlfcRBS ANNEES. 209 

la fameuse digue élevée par les ordres de 
Richelieu ; mais, du moins, ne se refusera-toh 
pas à reconnaître qu'elle put, en calmant les 
impatiences, permettre, par la longueur du 
temps, de réduire La Rochelle aux extrémités. 
Le jour de ta Toussaint 1628 la ville ouvrait 
ses portes à Louis XIII ; Richelieu y entrait 
en triomphateur à côté de son maître; Bérulle 
allait s'agenouiller dans cette même église de 
Sainte-Marguerite, d*où, huit ans auparavant, 
il étsdt sorti tout inspiré. 

Les premiers loisirs du fondateur de T Ora- 
toire furent employés par lui à terminer sa 
Vie de Jésus. 

c Un excellent esprit de ce siècle, disait 
Bérulle dans la préface, a voulu maintenir 
que le soleil est au centre du monde et non 
pas la terre; qu'il est immobile, et que la 
terre, proportionnément à sa figure ronde, se 
meut au regard du soleil : par cette position 
contraire, satisfaisant à toutes les apparences 



soi LB CARDINAL DE BÉRULLI. 

État si florissant comme le vôtre, et tend à y 
éteindre le gouvernement de la monarchie. 
Tout le bien qui se consomme et se pille sous 
ce prétexte, c'est le nerf de votre autorité; le 
sang qui se répand, c'est le sang de vos enfants, 
les villes qui se détruisent sont les parcs des 
troupeaux que Dieu vous a commis. Il est 
temps de pourvoir à un mal si grand et si fu- 
rieux, qui jette son venin et sa fureur sur toutes 
les parties nobles de cet Etat menacé de ruine. 
Car l'hérésie est un corps qui ébranle, qui 
agite, qui infecte tous les corps de la France. 
Le Clergé en est ruiné, la Noblesse violée, le 
peuple foulé*.» 

Si Ton consulte les documents originaux, on 
aura la douleur de se convaincre que ces 
récriminations n'avaient rien d'exagéré. Ainsi 
un envoyé Vénitien, qui était de retour de sa 
légation dès Tan 1569, ne parle pas dans des 

1 Œmres de Bérulle, p. 138. 



LES DERNIÈRES ANNÉES. 203 

termes moins affligeants du spectacle qu'of- 
frait alors la France. 

• Je ne reconnaissais plus, dit-il, cette 
France que j'avais contemplée de mes yeux, 
si soumise, si unie, si forte, si grande, douée 
de tant "de rares qualités*. Qui pourrait con- 
tenir ses larmes (contenersi dalle lagrime) à 
voir ce royaume en un tel état, si regrettable 
et pour la France elle-même et pour la chré- 
tienté tout entière? Et un tel changement ne 
dérive d'une autre source, comme l'expérience 
nous l'a démontré, que de l'altération de la 
foi, destinée par la volonté de Dieu à ne pas 
souffrir de mélange ^. » 

« Il a déjà péri deux cent mille personnes, 
écrivait un autre étranger^. Le sang n'ayant 



1 Marc Antoine Barbara, t. II, p. 67. 
• Ibid,, en note. 

3 Corréro, ambassadeur de 1568 à 1570. 
D'Aubigné en comptait, de son temps^ un million. Cf. les 
Relations, t. II, p^ 295, 297, 303> 407, etc., avec les seules 



21 2 LI CARDINAL DE BftlULLS. 

la France, d'être conducteur non d'une armée 
triomphante ou au moins combattante, mais 
d'une troupe fuyante et d'une flotte désolée, 
qui laisse et sur la terre et sur la mer les 
marques de son opprobre et de sa confusion. 
C'était assez pour n'y plus retourner, pour n'y 
plus penser. Mais oubliant Dieu et le châti- 
ment qu'il avait reçu, il veut encore se faire 
voir sur nos côtes. Et voilà que la main de 
Dieu courroucé est étendue sur lui ; car ayant 
le pied dans le vaisseau pour revenir, il meurt 
en un instant; et un Anglais, ennemi naturel 
de la France, venge la France, et le punit de 
son outrecuidance. Et non-seulement en un 
même jour ou en une même heure « mais en un 
même moment le soleil éclaire ses délices et va- 
nités, et l'enfer couvre ses misères et punit son 
iniquité. Pauvre misérable! d'avoir vécu ainsi 
et d'être mort ainsi ; d'avoir méconnu Dieu, 
et en ses faveurs et en ses châtiments; d'être 
du nombre de ceux qui in momento descendant 



LES DERNIÈRES ANNiSS. 213 

ad infernaj et d'être exemple à la postérité de 
la sévérité de Dieu sur les grands^ sur les 
favoris , qui abusent de leur temps, de leur 
faveur et de leur puissance *. » 

Mais à peine le siège de La Rochelle fut-il 
achevé qu'il devint urgent de pourvoir à 
d'autres soins. 

Le duc de Mantoue venait, par un acte so- 
lennel, de déclarer Charles de Gonzague, duc 
de Nevers, son légitime successeur dans le 
Mantouan et le Montferrat. Le duc de Savoie 
et le roi d'Espagne, qui convoitaient cette suc- 
cession^ se liguèrent aussitôt contre le duc de 
Nevers. D'un autre côté, l'empereur d'Alle- 
magne, faisant cause commune avec les enva- 
hisseurs, refusa de lui donner l'investiture de 
son territoire, qu'il regardait comme un fief 
de l'Empire. 

Enveloppé par de si redoutables ennemis, 

* Œuvres de Bérulte, p. 432 et suiv. 



s I 4 LB CARDINAL DB BÉRULLE. 

le duc de Nevers s'empressa de réclamer l'ap- 
pui du roi de France. Pour Louis XIII le cas 
n'était pas douteux. Il devait nécessairement 
intervenir; mais il le pouvait en deux manières, 
ou par les négociations, ou par les armes. 
Bérulle eût préféré de beaucoup la première 
voie. Il craignait de ranimer par la guerre, et 
cette fois, d'une manière interminable, les ri- 
valités que la paix de la Valteline avait si dif- 
ficilement calmées. Il appréhendait surtout 
que la passion des conquêtes ne s'emparant de 
Louis XIII9 ce prince ne songeât à renouveler 
les funestes entreprises de François I«' sur 
l'Italie. On sortait d'une lutte pénible, où les 
troupes avaient été rudement éprouvées. En- 
fin, si on se décidait à la guerre, il était d'avis 
que le roi ne la fît pas en personne. Ces con- 
sidérations furent inutiles. Richelieu n'avait 
garde de négliger un moyen d'attaquer la 
maison d'Autriche. De plus, il lui convenait 
de distraire le roi de son entourage/ afin de le 



LES DERNIÈRES ANNÉES. 21 5 

dominer aisément. La guerre fut résolue, et 
Louis XIII, après avoir nommé ia reine-mère 
régente et M. Bérulle président du conseil de 
régence, franchit le Pas-de-Suze, accompagné 
de Richelieu. 

Le débat devait, du reste, se vider assez 
promptement. 

Le duc de Savoie, ne pouvant tenir devant 
Tarmée française, fut obligé de lever le siège 
de Casai. Et presque simultanément Bérulle 
amena le roi d'Espagne et l'Empereur à recon- 
naître les droits du duc de Nevers. Tout pro- 
mettait donc l'entière pacification du continent, 
et il semblait dès lors qu'on se trouvât à même 
de demander raison à l'Angleterre de sa con- 
nivence avec les Rochellois et de son inquali- 
fiable conduite à l'égard de la sœur du roi de 
France» 

Néanmoins il n'en fut rien. L'esprit tenace 
de lïlchelieu dirigeait ailleurs les vues de 
Louis XIII, et poursuivait l'éternel dessein 



216 LI CARDINAL Dl BÉRDLLE. 

d'abaisser la maison d'Autriche. Le cardinal- 
ministre ne se servit de ces conjcmctures que 
pour prêter secours à la Hollande contre les 
Pays-Bas catholiques, et s'allier contre l'Alle- 
magne au roi de Suède, Gustave-Adolphe. 
Cette politique ne pouvait agréer à M. de Bé- 
rulle. Elle avait à ses yeux le double inconvé- 
nient de fortifier le parti protestant en Europe 
et d'habituer les peuples à méconnaître les pou- 
voirs établis. Malheureusement, ce qu'il dé- 
sapprouvait, presque toujours il était impuis- 
sant à l'empêcher, comme aussi il voyait sou- 
vent négliger ce qu'il avait jugé opportun. 
Le 1& avril 1629, la paix fut conclue à Suze 
avec l'Angleterre et confirmée le 16 septembre 
suivant à Fontainebleau. Bérulle refusa du 
moins, quelque instance qu'on lui fit» de si- 
gner, en qualité de ministre, un traité qui ne 
stipulait aucune condition en faveur de la reine 
de la Grande-Bretagne. Qui oserait l'en blâ- 
mer? Et si sa piété l'avait autrefois poussé 



LES DERNIÈRES ANNÉES. SI 7 

trop loin, maintenant n'avait-il pas raison de 
ne pas souscrire le complet abandon d'une 
princesse catholique aux sectaires anglais? 

Cependant, tout en travaillant à dénouer les 
difficultés extérieures, Bérulle n'avait pas cessé 
un seul instant de remplir, à la cour, son rôle 
de médiateur domestique. Plus d'une fois en- 
core, il avait dû réconcilier la reine-mère avec 
son fils, Anne d'Autriche avec le roi, tous 
avec Richelieu. Le duc d'Orléans lui fournit 
une dernière occasion d'exercer son zèle pour 
le bien de l'État, en même temps que sa cha- 
rité pour les personnes. Comme il avait été 
mêlé à l'histoire, le supérieur de l'Oratoire 
allait aussi être impliqué dans un roman. 

Gaston, duc d'Orléans, frère de Louis XIII, 
prince léger, inquiet, attristé de la situation 
subalterne où le reléguait sa naissance, im- 
patient du joug de Richelieu, s'était fait à la 
cour le chef des mécontents, et l'agitait per- 
pétuellement de ses intrigues. Après la mort 

43 



2t8 LK CABDINAL DE BBRDLLE. 

de 8a première femme, M"* de Montpensier, 
et pendant que le roi était occupé au delà des 
Alpes à protéger le duc de Mantoue, Gaston 
tomba éperdument amoureux de la fille du 
duc restée au Louvre, de la princesse Marie. 
Il déclara même vouloir l'épouser. La reine- 
mère s'émut de ce projet, et Bérulle reçut 
ordre de le déjouer. En conséquence il avertit 
le duc de Mantoue qu'il eût à rappeler sa 
fille auprès de lui, et la fit acheminer vers 
la frontière. Mais au lieu de poursuivre sa 
route, la princesse s'arrêta à Coulommiers 
chez la duchesse de Longueville, sa tante, 
qui, de là devait la conduire à Montmirail, où 
Gaston se rendait de son côté. C'était le lieu 
où les deux amants s'étaient donné rendez- 
vous pour y célébrer leur mariage* Qu'on juge 
des transes de Bérulle! Sur l'heure, il enjoignit 
aux deux dames de se rendre à l'abbaye 
d'Avenay, près de Châlons-sur-Marne. Et 
comme elles refusaient d'obéir^ et que Gaston 



LES DERNIÈRES ANNÉES. 2t9 

avançait toujours, il se résolut bravement à les 
faire arrêter. Dans la nuit du 10 au 11 mars, 
Cahusac surprit les princesses dans leur lit et 
les conduisit à Vincennes. 

Aussitôt grand émoi parmi les partisans de 
Gaston, et ces partisans étaient nombreux; 
car, sans parler de la foule des seigneurs, il 
avait pour lui les plus illustres femmes de la 
cour^ la comtesse de Soissons, la duchesse de 
Chevreuse, la reine régnante elle-même, tout 
ce monde élégant et frivole que \sl journée des 
Dupes rendit ridicule, mais non pas soumis. 
Gaston se retira dans son apanage, et il fallut 
négocier avec lui. Enfin, sur sa parole qu'il 
n'épouserait la fille du duc de Mantoue qu'a- 
vec l'autorisation du roi son frère et de la reine 
sa mère, la princesse Marie fut élargie* 

Mais, après avoir redressé les écarts du 
prince» il importait d'adoucir ses amertuoies; 
en effet, Gaston, qui rapportait à Richelieu, 
non àBéruUe, les contrariétés qu'il venait d'es« 



220 LB GAIU)1NAL DE BÉRULLK. 

suyer, menaçait de quitter le royaume. Vaine- 
ment M. deBérulle fit-il connaître ces menaces 
à Richelieu, sollicitant le retour du Roi qui ar- 
rangerait tout , ou un gouvernement pour le 
duc qu'une telle faveur désarmerait; vaine- 
ment même eut-il le courage de rapporter au 
cardinal-ministre les griefs que Gaston nour- 
rissait contre lui. t Je sais, lui écrivait-il, que 
Monsieur a dit plusieurs fois qu'il voudrait 
que vous vous fixassiez à quelque point, et que 
vous vous engageassiez à ne pas passer au 
delà des bornes que vous auriez mises à un 
certain degré de crédit... Vos ennemis lui di- 
sent que votre ambition est insatiable et dé- 
mesurée... » 

Soit qu'il comptât tirer parti pour lui-même 
des divisions de la famille royale, soit qu'il 
n'en prévît pas les conséquences, Richelieu 
dédaigna ces avis. Toutes ses réponses se ré- 
sumaient dans ces mots : t Monsieur n'ose- 
rait quitter la France. » Monsieur osa, et au 



LES DBRNIÈBBS ANNÉES. 2%\ 

moment où Louis XIII rentrait dans son 
royaume, son frère se réfugiait en Lorraine. 
Richelieu, irrité, troublé, essaya de se discul- 
per auprès du Roi en se déchargeant sur 
RéruUe. Il allégua que le président du conseil 
de régence avait manqué de fermeté dans 
cette grave aflfaire, et lorsque celui-ci parut 
devant Louis XIII, à la froideur avec laquelle 
il fut reçu, il put s'apercevoir qu'il était dis- 
gracié. 

Toutefois ce n'était pas assez pour Riche- 
lieu, et son rival n'avait pas à ce point perdu 
tout crédit qu'il ne lui portât encore ombrage. 
Son ascendant sur l'esprit de la reine-mère, 
notamment, lui était, depuis longtemps, in- 
tolérable. Et un des historiens de Richelieu 
nous a révélé le fond secret d'un tel mécon- 
tentement. 

t Après que le siège de la Rochelle eut été 
glorieusement terminé, le cardinal étant re- 
venu à la cour, qui était à Fontainebleau, ne 



282 f.l CARDINAL DB BBRULLE. 

manqua pas d'aller faire la révérence et ren- 
dre ses devoirs à la reine-mère. Mais elle ne le 
reçut pas avec le visage ni avec la bienveil- 
lance ordinaires et s'informa assez froidement 
de rétat de sa santé. A quoi le cardinal, ne 
s' apercevant déjà que trop des mauvaises ina- 
pressions que l'on avait données de lui à la 
reine, répondit d'un ton de voix, qui marquait 
assez son ressentiment : i Je me porte mieux que 
beaucoup de gens qui sont ici ne voudraient i 
€ Cela surprit fort la reine et lui fit monter 
la couleur au visage, comme il lui arrivait d'or- 
dinaire en de semblables rencontres. Néan- 
moins, elle le dissimula autant qu'elle put, et 
se mit à sourire, ayant vu entrer en même 
temps le cardinal de Bérulle en habit court et 
botté. Ce qui donna encore sujet à notre cardi- 
nal de décharger ce qu'il avait sur le cœur, et 
de dire librement à la reine : t Je voudrais être 
aussi avant dans vos bonnes grâces, comme 
est celui duquel vous vous moquez. » — « L'on 



L^S DERNIÈRES ANNÉES. 223 

ne saurait s'imaginer les cuisants déplaisirs 
que coûtait au cardinal cette aversion, et cette 
haine inexplicable de la reine, à laquelle il ne 
croyait pas en avoir donné le moindre sujet. 
De sorte qu'il desséchait à vue d'œil, et s'aban- 
donna si fort au chagrin, qu'il n'était tantôt 
plus reconnaissable; le premier président entre 
autres ayant témoigné à la reine qu'il l'avait 
vu pleurer cinq fois, au sujet de sa disgrâce 
et de sa séparation d'avec elle. Mais ceux qui 
avaient dessein de profiter de cette division 
faisaient accroire à cette princesse que la 
douleur du cardinal était artificielle, et que ses 
larmes ressemblaient à celles du crocodile qui 
ne pleure que pour tromper *. » 

Or c'était à Bérulle que Richelieu attribuait 
ces froideurs de Marie de Médicis, ne voulant 
pas s'avouer à lui-même que s'il devenait anti- 



* Histoire du cardinal de Richelieu, par Aubery. Paris , 
4660, riv. IV, ch. m, ch. VIIÎ, p. 138-U4. 



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t 



fit tM CAUMHAL Dl BBiULU. 

maiicpu pas d'aller faire la révérence et Ten- 
dre 868 devoirs à la reine-mère. Hais elle ne le 
reçut pas avec le visage ni avec la bienveil- 
lance ordinaires et s'informa assez froideiDent 
de rétat de sa santé, k quoi le cardinal, ne 
8*ap«cevant déjà que trop des mauvaises iia- 
pressions qae Ton avait données de M ^ '& 
reine, répondit d'un ton de voix, qui marquait 
aasex son ressentiment : t Je me porte mieux qœ 
beaucoup de gens qui sont ici ne voudraient ■ 
< Cela surprit fort la reine et loi fit monter 
la couleur au visage* comme il loi arrivait d*o^ 
dinaire en de semblables rencontres. Néafr- 
moins* elle le dissimula aataM qu'elle poti * j 
se mit à sourire, ajjMMMIIW en noêiff 
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324 LB CARDINAL DE BÈRULLI. 

pathique à la reine-mère, il ne devait s'en pren- 
dre qu'à son génie dominateur. Il chercha donc 
à éloigner le Supérieur de TOratoire et pro- 
posa à Louis XllI de le nommer ambassadeur 
à Rome. Mais le roi qui, malgré tout, conti- 
nuait à faire fond sur la capacité de Bérulle 
et le croyait utile à son service, résista aux 
suggestions de son ministre. Bérulle fut chargé 
par lui de se rendre auprès de Gaston pour 
le ramener, et le pieux cardinal se disposait à 
partir, lorsque la mort le frappa presque su- 
bitement. 

Déjà, en 1628, Bérulle était tombé dans un 
état de langueur qui avait alarmé tous ceux 
qui s'intéressaient à sa conservation. Mais 
depuis, il paraissait avoir pleinement recouvré 
ses forces, lorsque, le 27 septembre .1629, en 
quittant Fontainebleau, où le roi l'avait reçu 
en audience de congé, il se sentit saisi d'une 
fièvre violente. De retour à Paris, la maladie 
l'obligea de s'arrêter au séminaire de Saint- 



LBS DERNIÈRES ANNÉES. S25 

Magloire, et ce ne fut que.le lendemain qu'on 
le put. transporter dans la maison de la rue 
Saint-Honoré. Les plus confiants ne conser- 
vèrent bientôt plus d'espoir, et les Pères con- 
sternés s'empressèrent inutilement autour de 
leur Supérieur. Lui seul, calme, résigné, serein, 
tint constamment son àme au-dessus des fai- 
blesses de son corps. Il était encore parmi les 
hommes que pour lui tous les bruits humains 
avaient cessé. Et comme on lui demandait s'il 
n^avait rien à faire dire à la cour : « Ah ! pour 
la cour, s'écria-t-il, il n'en faut point parler; 
tout ce qui y est n'est que vanité. » Le 2 octo- 
bre, malgré ses souffrances, il voulut monter 
àTautel; mais une défaillance suprême l'inter- 
rompit au milieu du sacrifice, et il expira après 
avoir, par un dernier effort, béni sa congréga- 
tion. Bérulle n'était âgé que de cinquante- 
quatre ans. 

L'autopsie du cadavre, que les médecins 
trouvèrent entièrement gangrené; la joie indé- 

13. 



986 Ll CAaDlM AL DB BÉRULLB. 

centeque témoignèrent les courtisans de Riche 
lien*; le contentement que Richelieu lui-même 
parvint mal à dissimuler, n'hésitant pas, depuis, 
à rapporter dans ses Mémoires, que lors même 
que RéruUe fut arrivé à Tarticle de la mort, 
t on ne pouvait le persuader qu'il fût réduit à 
cette extrémité, parce qu'il croyait avoir eu con- 
naissance par voie surnaturelle que Dieu l'a- 
vait destiné pour faire de grandes choses en ce 
monde, ce qu'il avait ténioigné plusieurs fois 
à plusieurs de ses amis^; » enfin, les haines 
toujours flagrantes accréditèrent contre le car- 
dinal-ministre les bruits les plus outrageants. 
En 1631, dans le manifeste qu'il adressait au 
roi, le duc d'Orléans ne craignait pas de lui 
dire : t Le cardinal de Richelieu a témoigné 
publiquement Tanimosité qu'il portait à mon 
cousin le cardinal de Bérulle pour nous avoir 



^ < M. le cardinal de Bertille, disaïent-i!s , ne sera pas 
eaoonisé^ parce qu*il n^est pas mort en éta^t de gr4ce. » 
« Mémoires de Richelieu, t. V, p. 64. 



LES DERNIÈRES ANNÉES. 227 

charitablement réconciliés (la reine et mol). 
Ce fut pour moi un office bien favorable, mais 
bien funeste pour lui, car il mourut aussitôt 
après. » Richelieu, de son côté, s'indignait 
d'une imputation aussi flétrissante : < Quant 
à ce que vous avez aliégué du caixiinaK de 
Bérulle^ répondit-il, l'enfer même abhorre 
une telle calomnie, et les siens, qui avaient le 
plus d'intérêt à sa conservation, né sauraient 
l'entendre sans avoir une extrême horreur 
pour ceux qui la vomissent *. > Il crut même 
devoir écrire au P. Bertin, général des prêtres 
de l'Oratoire, à Rome, une sorte d'apologie 
de sa conduite : 

< Il m'est impossible de vous témoigner le 
déplaisir que j'ai de la mort de M. le cardinal 
de BéruUe, qui ne pouvait douter de la sincère 
amitié que je \\\i ai toujours portée^ Je suis 
extrêmement fàohé des calomnies qù*on a fait 

* Merctire de iFrance, i. XVII, p. 290. 



228 LB CARDINAL DE BÉRULLB. 

courre et à Rome et en France. Je fais tout ce 
qui m'est possible pour les dissiper, faisant 
voir à tout le monde que la grande vertu du 
défunt, et la façon avec laquelle nous avons 
toujours vécu ensemble, ôte tout lieu.de croire 
ce que les faux bruits ont répandu avec si peu 
d'apparence. J'honore la mémoire du défunt 
et ferai toujours un cas particulier de ceux qui 
le touchent, et notamment de la Compagnie 
qui a pris naissance sous sa conduite. Je vous 
rends mille grâces de ce que vous me mandez 
touchant celle que Sa Sainteté vous a déjà 
accordée pour moi, vivœ vocis araculo. Je vous 
prie de poursuivre la concession par écrit de 
Sa Sainteté, si elle en accorde de sa main, ou 
de son Théologal, et ce aux propres termes de 
la supplique que feu M. le cardinal de Bé* 
ruUe vous a envoyée. Je désire avec passion 
cette expédition, de laquelle Sa Sainteté ne 
fera, je m'assure, aucune difficulté, puisque 
déjà elle Ta accordée de vive voix. J'ai aussi 



LIS DBRNIÈRBS 4NNBBS. S29 

besoin qu'elle trouve bon, qu'en ne publiant 
pas cette grâce qu'elle m'accorde, je ne la 
tienne pas cachée à tout le monde, afin que 
ceux qui connaissent le plus l'accablement au* 
quel je suis, ne pensent que j'omette à satis- 
faire à une obligation, comme est celle de 
l'oflBce, sans avoir licence *. » 

Il est de toute évidence qu'une semblable 
lettre, dans laquelle Richelieu se nK)ntre beau- 
coup plus préoccupé de la dispense qu'il solli- 
cite que de la perte qu'il déplore, ne saurait 
être considérée comme une pièce justificative. 

Quoi qu'il en soit, la postérité, dont le juge-- 
ment n'a rien à voir avec les rancunes des 
partis^ ne saurait admettre, sans des preuves 
convaincantes, l'accusation terrible qui pesa 
sur Richelieu. Mais on comprend que de tels 
soupçons pussent être excités par le caractère 

t Mémoires pour servir à Vhistoire du cardinal de Ai- 
chelieu, recueillis par le sieur Âubery. Paris, 1660, t. II 
p. 884. 



S30 Ll CARDINAL BB BÉMILLI. 

vindicatifdu cardinal et Tingratitude persévé- 
rante qu'il fit paraître à déprécier nu des au- 
teurs de sa fortune, son auxiliaire utile, mais 
aussi son rival d'influence. Ce qu'on ne saurait 
non plus contester, c'ei^renabarras manifeste 
de tous ceux qui furent appelés à prononcer 
réloge de M. de Bérulle. M. de Gospéan lui- 
même, évêque de Nantes, un des orateurs 
les plus renommés de cette époque, ne réussit 
guère qu'à rédiger un assez froid panégyrique, 
qu'il récita le 7 décembre, à Saint-Magloire, 
en présence d'une grande partie de la cour. 
Louer M. de Bérulle comme il méritait de 
l'être, n'eût-ce pas été blâmer Richelieu? 
La douleur sincère, véritable^ s'épancha donc 
tout entière entre les Pères de l'Oratoire, les 
Carmélites et quelques hommes dévoués, tels 
que M. de Marillac, qui songea même & rési- 
gner les sceaux, qu'on devait prochainement 
lui enlever. « Deux jours suffirent au R. P. 
Bourgoing, dit Bossuet, pour faire l'oraison 



LIS DIRNIÈRBS ANNÉES. 231 

funèbre du grand cardinal de Bérulle, avec 
Tadmiration de ses auditeurs ^. » 

Les funérailles du cardinal de Bérulle avaient 
eu lieu dans Téglise de l'Oratoire de la rue 
Saint-Honoré sans beaucoup d'appareil. Trois 
mausolées en marbre blanc, ouvrage de Jac- 
ques Sarrazin, lui furent élevés par le soin de 
ses amis. Le premier, destiné à l'Oratoire, a 
été dégradé durant la révolution. Le second, 
qui appartenait à la chapelle de la Sainte- 
Vierge, à l'Institution, a été transporté en 
1806 dans l'église du collège de Juilly *. Le 
troisième se voit encore aujourd'hui dans la 
chapelle des Carmélites de la rue d'Enfer. Le 
cardinal de Bérulle y est représenté en marbre 
blanc, de grandeur naturelle, à genoux, dans 



1 Bossuet, t. XI, p. 175. 

* Le Dictionnaire de^ monuments de la ville de Paris, 
4779, par Hurlaut et Magny, attribue à François Anguier la 
statue du cardinal de Bérulle qui se voit à Juilly; c* est aussi 
Topinion de M. Cousin: Du Vrai, du Beau H du Bien ^ 
x« leçon, de l'Art français. 



232 LB CAEDINAL DB BÈBULLB. 

Tattitude d'un bienheureux. Mais ce ne sont 
là que des cénotaphes. Le corps du cardinal 
de Bérulle a été donné à Saint-Sulpice, qui en 
conserve les chairs dans la chapelle du Sacré- 
Cœur à Issy, et les ossements dans la chapelle 
du séminaire à Paris. 



CONCLUSION 



Politique de Bérulle comparée k la politique de Richelieu. 
— Bérulle, fondateur ou réformateur des Ordres religieux 
en France. — Sa science théologique. — Il suscite Des- 
cartes. — Bérulle considéré comme mystique. — Comme 
écrivain. — Jugements divers sur sa personne. 



Si nous avions su reproduire avec exacti- 
tude les principaux traits de la vie de Bérulle, 
nous aurions restitué, ce nous semble, une 
des plus nobles figures du xvii" siècle et fait 
connaître un émule oublié et calomnié de Ri- 
chelieu. Car Richelieu n'a rien omis pour en- 
sevelir par la calomnie l'illustre Oratorien, Pa- 
négyriste hypocrite de ses bonnes intentions , 
et détracteur obstiné de sa conduite, les pages 
qu'il lui a consacrées dans ses Mémoires se 



Î36 Ll CAIDUIAL DS BÉIOLLS. 

réduisent à une longue et malveillante insi- 
nuation, où Bérulle apparaît tour à tour 
comme un illuminé au service de la cour de 
Rome et de TEspagne, un courtisan avide ou 
un intrigimt de dévotion. Contentons-nous de 
reproduire comme le premier crayon de cette 
étrange peinture. 

c Plusieurs estimaient que le cardinal de 
Bérulle était la cause des brouilleries de la. 
reine-mère et de Richelieu, mais jamais on 
ne put le persuader au cardinal ; la piété quMI 
avait toujours reconnue en lui, et la façon dont 
il s'était gouverné en son endroit, renopéchait 
d'avoir cette opinion. II devait toute sa for- 
tune à la bénédiction de Dieu et à la bouté du 
roi. Mais il est vrai que le cardinal fut non- 
seulement le premier, mais le seul qui le pro- 
posât à Sa Majesté pour ]e faire cardinal. Il 
est vrai qu'il fut seul cause qu'il fût appelé au 
Conseil. Il est vrai que la nécessité des affaires 
séparant le roi de la reine, sa mère, aux 



CONCLUSIOW. Î37 

voyages de la Rochelle et d'Italie, il le nomma 
comme personne confidente et qu'il estimait 
capable de donner de bons conseils, pour de- 
meurer auprès de la reine. Il est vrai encore 
qu'il aima mieux que le roi lui donnât 
15,000 francs de rente des dépouilles du 
grand-prieur, que de recevoir cette gratifica- 
tion que le roi voulut lui faire. Après cela, il 
. eût estimé être privé de jugement de penser 
qu'il lui eût rendu de mauvais offices, particu- 
lièrement en un temps où, sous l'autorité et sui- 
vant les bons desseins du roi,il n'avait rien ou- 
blié de ce qui lui était possible pour l'extirpation 
de l'hérésie, dont la rébellion avait été si abso- 
lument abattue, que l'erreur, qui n'avait pris 
accroissement en cet état que par son moyen, 
ne pouvait plus lutter longtemps. Nonobstant 
ces considérations, les plus clairvoyants 
croyaient assurément qu'il se trompait en ju- 
geant sincèrement des intentions de ce per- 
sonnage. Leur pensée n'était pas sans fonde- 



238 LB CARDINAL DE BÉRULLB. 

ment apparent, mais en effet elle n'en avait 
point de véritable. Il est vrai que le peu d'ex- 
périence quMl avait des affaires d'Etat lui fai- 
sait souvent estimer que ce qui réussissait le 
mieux dût avoir mauvaise fin. Il avait cru que 
La Rochelle ne se prendrait pas par la digue, 
mais que Dieu la vC^ulait châtier et confondre 
par une surprise, et qu'elle devait être em- 
portée six mois devant qu'elle tombât es 
mains du roi. Il avait cru que les Espagnols 
nous assisteraient fidèlement en ce dessein 
contre les Anglais ; qu'il ne fallait point faire 
la paix avec les Anglais, quoique les Espagnols 
nous eussent manqué en la ligue que nous 
avions faite contre eux ; que le roi ne devait 
pas entreprendre le secours du duc de Man- 
toue, de peur de rompre avec l'Espagne; 
qu'il valait mieux ne continuer pas Tassistance 
que le Toi Henri IV donnait aux Hollandais, 
et s'unir avec rEq[>agne que faire le con- 
traire; qu'il ne pouvait arriver inconvénient 



CONCLUSION. 239 

de donner le gouvernement de Champagne ou 
de Bourgogne h Monsieur, et qu'on avait tort 

d'en faire difficulté Il avait ainsi plusieurs 

autres choses où il ne pouvait cacher ses sen- 
timents, qui, paraissant contraires aux mou- 
vements par lesquels le roi gouvernait son 
Etat, donnaient lieu de penser que sa volonté 
était aussi contraire au cardinal comme ses 
pensées étaient éloignées des siennes; mais, en 
effet, il n'était pas vrai. Et bien que d'ordi- 
naire la division de volonté ne tarde pas beau- 
coup à suivre celle de^^l'inteilect, la sincérité 
et la vertu de ce personnage empêcha cet effet 
en lui.«,. » 

Mais ce n'était pas assez de dénigrer le con- 
seiller de la reine-mère ; le fondateur de l'Ora- 
toire ne devait pas non plus être épargné. 

c II avait, disent les Mémoires, une aver- 
sion si grande contre les Jésuites, qu'il esti- 
mait que faire contre eux était suivre particu- 
lièrement les volontés de Dien plus intimes» 



940 Li Cardinal di béeulle. 

secrètes et cachées au commun des hommes. 
Ses pensées même sur ce sujet allaient jusqu'à 
ce point, qu'il croyait que cette société tf était 
non-seulement pas utile, mais qu*elle n'était 
pas supportable, et qu'enfin, peut-être. Dieu 
permettrait qu'on y mit ordre, comme on avait 
fait autrefois en cet Etat«... 

c Cette bonne âme ne se portait point à ces 
extrémités par animosité aucune ; il n'en avait 
contre personne, mais bien se rendait-il si 
ferme en ses pensées, parce qu'il croyait 
qu'elles étaient conformes à la volonté de 
Dieu. 

« Son erreur n'était pas vice de volonté, 
mais d'entendement, qui croyait volontiers 
voir dans les secrets de la Providence divine 
ce qu'il ne voyait pas * » 

Richelieu, dans les pages qui suivent, re- 



* Collection de Ménkoires relatifs à l'histoire de France f 
t. XXV. 
Mémoirei de Richelieu, l. v, p. 58 et suit. 



CONCLUSION. 244 

prend oes données, les développe avec une 
perfidie doucereuse, et accrédite sur Bérulle 
Topinion qui, désormais, semblera irréfragable 
à des historiens cependant consciencieux. 
Ceux-là même, en effet, qui daigneront le men- 
tionner, et dans les termes les meilleurs, ne 
verront en lui « qu'un homme simple et pieux, 
dont le tort était d'appliquer au succès des 
choses humaines cette foi patiente, cette cha- 
rité bienveillante et crédule, qui servent seule- 
ment au salut-, non cardinal d'Etat, comme 
Richelieu, mais conseiller d'Eglise, qui comp- 
tait beaucoup, dans les circonstances difficiles, 
sur l'intervention de la grâce divine *. » 

A coup sûr, nous ne nierons pas qu'entre 
les deux cardinaux il n'y ait des différences 
profondes. Nous reconnaîtrons même aisé- 
ment que l'un l'emporte de beaucoup sur 



« Bazin, Histoire de Louis XIII, U III, p. 48. Cf. t. I, 
p. 459. 

44 



Î42 LI CARDIMâL DK BÉaCLLK. 

Pautre par toutes les qualités humaines qui 

# 

font les politiques, le mélange de Tastuce et 
de la passion, la généralité des vues, TindifTé- 
rence pour les moyens, la poursuite invariable 
d*un but invariablement le même. Mais est-ce 
à dire que BéruUe n'ait été qu'un esprit étroit, 
impropre aux affaires, un bonhomme embar- 
rasBaDt, un visionnaire et un ligueur? Nous ne 
le pensons pas. 11 nous parait, au contraire, 
que Bérulle contribua, dans une assez large 
mesure, au bien du royaume. Si d'ailleurs ses 
desseins différèrent souvent des vues de son 
rival, doit-on y trouver contre lui un motif ab- 
solu de blâme ou une marque de complète in- 
fériorité? Peut-être est-il permis d'en douter, 
c Cet homme dont vous voyez l'image, dit 
quelque part La Bruyère, et en qui l'on re- 
marque une physionomie forte, jointe à un 
air grave, austère et majestueux, augmente 
d'année à autre de réputation ; les plus grands 
politiques souffrent de lui être comparés : son 



CONCLUSION. S 43 

grand dessein a été d'affermir Tautorité du 
prince et la sûreté des peuples par rabaisse- 
ment des grands; ni les partis, ni les conjura- 
tions, ni les trahisons, ni le péril de la mort, 
ni ses infirmités n'ont pu Ten détourner; il a 
eu du temps de reste pour entamer un ou- 
vrage, continué ensuite et achevé par l'un de 
nos plus grands et de nos meilleurs princes, 
l'extinction de l'hérésie *. » 

Ce langage de La Bruyère est celui de la 
postérité. L'autorité de Richelieu grandit avec 
les siècles, et certes ce n'est pas nous qui 
voudrions l'amoindrir. Mais la gloire n'est-elle 
pas comme la lumière, qui se divise sans 
diminuer? Et en même temps que la France 
s'enorgueillit à bon droit du ministre de 
Louis XIII, pourquoi ne s'honorerait-elle pas 
aussi du fondateur de l'Oratoire? 

On ramène d'ordinaire à trois effets princi- 

^ Caractères, Du souYeraîn, ou de la république. 



244 LB CÀRDiNAL DS BÈRULUt. 

paux les résultats de la politique de Richelieu : 
la défaite du protestantisme en France ; ra- 
baissement de la maison d* Autriche; la ruine 
des dernières forces de la féodalité. C'était 
même là le plan total que le célèbre ministre 
déclarait s'être proposé : c Je promis au roi, 
dit-il dans son testament, d'employer toute 
mon industrie et toute Tautorité qu'il lui plai- 
sait me donner pour ruiner le parti huguenot, 
rabaisser l'orgueil des grands, réduire tous les 
sujets en leur devoir, et relever son nom dans 
les nations étrangères au point où il pouvait 
être*.» Or est-il équitable de rapporter ces 
résultats uniquement à Richelieu? Ou même y 
faut-il complètement applaudir? 

Et d'abord que Richelieu ait abattu le pro- 
testantisme en France, c'est un lieu commun 
historique qu'il conviendrait de ne pas ad- 
mettre sans restriction. Car ce ne fut pas Ri- 

1 Recueil des testaments poliUqtieSfkmsierdsimy 4749, in-42, 
t. II, p 9. 



GONCLUSHHI. 245 

chelieu, mais BérullCy qui, dès les premières 
années du règne, sut persuader à Louis XIII 
d'entreprendre les expéditions du Béam, et, 
plus tard, la réduction décisive de La Ro- 
chelle. Richelieu put signer la paix d'Alais 
et faire rendre Tédit de Nîmes : il ne les 
avait pas préparés. Loin de là ; tandis que, 
malgré lui , le protestantisme était combattu 
au dedans, au dehors Richelieu le secondait 
en secourant la Hollande contre les Pays-Bas 
cattioliques, en s'alliant à Gustave-Adolphe 
contre TAutriche , en soldant les troupes 
de Bernard de Weimar, et préludait de la 
sorte, contre les intérêts de TEurope catho- 
lique, à la création du royaume de Prusse. 
D'un autre côté, favoriser le protestantisme 
n'était-ce pas favoriser aussi Tesprit révolu- 
tionnaire? Et une constante expérience n'a- 
vait-elle pas démontré que la négation de 
la loi, qui est religion, n'avait été qu'un sub- 
terfuge pour arriver à la négation de la loi. 



s 46 Ll CARDINAL DE BÉRULUC. 

qui est gouveraement? Sans doute la puis- 
sance de rÂutricbe devenait menaçante. Mais 
n'avait-on pas à redouter les contre-coups pro- 
chains des émotions de l'Angleterre, et ne 
valait-il pas mieux, comme le conseillait Bé- 
rulle, tourner les armes contre la Grande- 
Bretagne que contre l'empereur? Déclarer la 
guerre à l'Angleterre, c'était assurer le pou- 
voir du prince sur ses sujets; porter la guerre 
en Allemagne, c'était encourager la rébellion 
des sujets contre leur souverain. Dans le pre- 
mier cas on affermissait en Europe l'idée d'au- 
torité ; dans le second cas, on la minait sour- 
dement. Lors donc qu'on admire la persistante 
tactique de Richelieu contre la maison d'Au- 
triche, on ne considère que les traités de 
Westphalie et des Pyrénées, qui en furent les 
conséquences assez lointaines. On oublie trop 
qu'elle amena cette crise redoutable où la 
France eût péri si elle n'avait eu Condé. Sur- 
tout on ne remarque pas qu'elle développa 



CONCLOSION. S 47 

cette disposition des esprits qui, s^accroissant 
sans cesse et sans renïède, devait, un jour, 
jeter TOccident dans les luttes sanglantes et 
les hasards. 

Enfin était-ce fortifier la royauté, comme 
on le répèle, que de faucher les hautes tiges 
et anéantir les seigneurs? N'était-ce point 
principalement céder à Tambition et abattre 
des ennemis personnels ? Et lorsque Richelieu 
déclarait c qu'il n'avait jamais eu d'autres en- 
nemis que ceux de l'État,» n'est-ce pas qu'a- 
vant Louis XIV, il avait en lui-même proféré 
cette rebutante parole : « l'État, c'est moi I » 
En effet, voyez ! pour s'assurer la maîtrise du 
royaume, tout occupé de maîtriser le Roi, il 
se fait le surveillant incommode, l'inspirateur 
jaloux, le tyran domestique et corrupteur de ce 
prince médiocre et mélancolique. Ne pouvant 
les capter ni les séduire, il le brouille aveo 
sa mère, Marie de Médicis, avec sa femme 
Anne d'Autriche. Les plus chères affections 



S48 UE CARDINAL DE BÉRULLE. 

de Louis XIII, mademoiselle de La Fayette, 
mademoiselle de Hautefort, sont éloignées 
aussitôt qu*elles déplaisent au cardinal ou 
refusent de conniver avec lui; C'est lui qui 
crée tour à tour et précipite les favoris, tels 
que Barradas, Saint-Simon, Cinq-Mars, ou^ à 
côté de ces personnages équivoques, les con- 
fesseurs, tels que te P. Caussin. Sur ua signe 
de 8a main, le maréchal, de Marillac^ Mont- 
morency, de Thou s'acheminent à Téchafaud; 
lestâtes tombent par centaines; les proscrip- 
tions sont ouvertes, les confiscations innom- 
brables, et à considérer ces horribles sévices *, 
on se demande presque en quoi ce ministère 
tant vanté diffère du régime de la Terreur, en 
quoi Làubardemont diffère de Fouquier-Tain- 
ville ! Aussi, au milieu du concert des admi- 
rations et des louanges, Montesquieu , qui 
pouvait bien en séance académique payer au 

i Recueil de pièces à la suite de Le Clerc, t. IV. . 



CONCLUSION. 249 

génie de Richelieu le tribut obligé d'un banal 
hommage*, Montesquieu n'a-t-il pas craint 
ailleurs d'élever contre lui cette véhémente 
objurgation : « Quand cet homme, a-t-il 
écrit, n'aurait pas eu le despotisme dans le 
cœur, il l'aurait eu dans la tête*. » Et encore : 
« Les plus méchants citoyens de France furent 
Richelieu et Louvois^ » 

A notre sens, Bérulle ne servit pas moins 
l'État par ses efforts conciliants que Richelieu 
par ses exécutions. Car la Fronde allait bien- 
tôt s'ensuivre ; l'aristocratie, à jamais ruinée, 
cesser d'être, il est vrai, pour la royauté un 
obstacle mais aussi un rempart ; et le trône 
démantelé se trouver peu à peu envahi par les 
flots populaires. C'est pourquoi, qu'on exalte 
si l'on veut le ministre de Louis XIII, mais 



^ Montesquieu, Edit, Lefèv, 4826, t. VIII, p. 489. Dis- 
cours de réception à l'Académie. 
« Esprit des lois, 1. V, c. x, 1. 1, p. 429. 
» Pensées diverses, l. VIII, p. 424 . 



s 50 Ll CARDINAL DS BÉRULLE. 

qu'on ne dédaigne pas son modeste conseiller. 
Quant à nous, s'il fallait en deux mots carac- 
tériser Richelieu et Bérulle , nous dirions 
qu'autant l'un nous rappelle Ximénès, autant 
l'autre nous rappelle Suger ; et en tout cas, à 
côté de Richelieu, quoique après lui, nous ré- 
clamons, pour Bérulle, une place parmi les 
cardinaux qui, en France, ont participé à 
l'exercice du pouvoir suprême, et qu'on peut 
nommer : Georges d'Amboise, Charles de 
Guise, Mazarin, Fleury. 

Aussi bien Bérulle a-t-il de nobles parties, 
par où il surpasse infiniment Richelieu, plus 
superstitieux que croyant , plus mondain que 
recueilli. Abîmé dans la dévotion, sa jeunesse 
ne souffre d'être comparée qu'à Texistence 
angélique de Stanislas Kotska. Controversiste 
puissant^ il continue Duperron et fraye la 
route à Bossuet. Ouvrier infatigable, il in- 
troduit les Carmélites en France avec le 
concours de madame Acarie, tandis que 



CONCLUSION. 251 

François de Sales institue les Visrtandines sous 
les auspices de madame de Chantai ; et pen- 
dant que César de Bus établit les Doctrinaires, 
lui-même il fonde l'Oratoire de Jésus, Ce n'est 
pas tout. Son zèle enflamme les courages et 
ses exemples suscitent des imitateurs. C'est 
Vincent de Paul avec les Prêtres de la Mission 
et les sœurs de Charité ; c'est Eudes et la con- 
grégation de la Mission ; c'est Adrien Bour- 
doise et la communauté des prêtres de Saint- 
Nicolas-du-Chardonnet,tous trois disciples du 
P. deBérulIe; c'est Olier et Saint-Sulpice; c'est 
Bernard de Sainte-Thérèse et les Missions 
étrangères ; c'est de La Salle et les Frères de 
la Doctrine chrétienne, âmes vraiment fran- 
çaises, qui ont servi la patrie à l'égal des 
législateurs et des conquérants. 

D'ailleurs la piété, chez Bérulle, s'alliait à 
un profond savoir. Théologien, personne n'é- 
tait plus versé que lui dans la connaissance 
des Écritures ou le commerce de saint Au- 



852 LB CAEDIMAL DE BÉKOLLE. 

gustin et de saint Thomas. Personne ne té- 
moignait non plus une aversion plus marquée 
pour les nouveautés et pour les excès. C'est 
ainsi qu'on le vit combattre les maximes de 
Molina et signaler, un des preaiiers, tous les 
périls du quiétisme naissant, en même temps 
qu'il continuait, par ses écrits, la tradition des 
vrais mystiques. Et cependant sa droite raison 
lui faisait accepter avidement la vérité, d'où 
qu'elle vint. Sans lui, nous n'aurions pas la 
Polyglotte de Le Jay; sans lui surtout nous 
n'aurions pas eu Descartes, qaMI engagea à 
produire sa doctrine et dont les PP. de l'O- 
ratoire se montrèrent constamment les intré- 
pides défenseurs. Ce fut BéruUe en effet qui, 
chez le nonce Bagne, dans une réunion où un 
médecin, nommé Chandoux, exposait les prin- 
cipes d'une philosophie nouvelle, découvrit le 
génie de Descartes, à entendre ses objections, 
c 11 lui fit, dès lors, dit Baillet, une obligation 
de conscience de publier ses idées, sur ce 



CONCLUSION. 253 

qu* ayant reçu de Dieu une force et une péné- 
tration d'esprit avec des lumières qu'il n'avait 
point accordées à d'autres^ il lui rendrait un 
compte exact de l'emploi de ses talents, et se- 
rait responsable devant le juge souverain des 
hommes du tort qu'il ferait au genre humain 
en le privant du fruit de ses méditations. 11 
alla même jusqu'à l'assurer qu'avec des inten- 
tions aussi pures et une capacité d'esprit aussi 
vaste que celle qu*il lui connaissait, Dieu ne 
manquerait pas de bénir son travail et de le 
combler de tout le succès qu'il en pouvait at- 
tendre \ 9 — Aussi Descartes c eut-il toujours 
beaucoup de vénération pour le mérite de 
Bérulle» beaucoup de déférence pour ses avis. 
Il le considérait, après Dieu^commele principal 
auteur de ses desseins et de sa retraite hors de 
son pays'. » Enfin, pour être en tout équitable 



> Baillet, Vie de Descartes, 1. H, ch. xiv, 

> Id., ibid., l Jll, ch. V. 

45* 



S54 LE CARDI!<AL DE BBROLLE. 

envers la mémoire de cet homme trop peu connu, 
après avoir rappelé, avec un de ses biogra- 
phes, t qu*il contribua à la restauration de 
réloquence sacrée ^ » , il nous resterait à noter 
combien dans ses ouvrages, antérieurs de 
vingt ans aux Provinciales^ de dix ans au Dis- 
cours de la méthode^ reluisent déjà cette net- 
teté, cette précision, cette vigueur toutes fran- 
çaises de notre langue du grand siècle. Car il 
est hors de doute que le style qu'il emploie 
marche de pair avec le style même de Goef- 
feteau ou de Balzac ; mais de tels mérites de 
Tesprit ne vont-ils pas se perdant dans les 
splendeurs du caractère? L'abbé de Saint- 
Cyran écrivait au P. Bourgoing : c M. de Bé- 
rulle est mort debout, comme les âmes qui com- 
mandent à la terre par Tesprit du ciel. . . La voix 
publique le tient pour un homme apostolique, 
et moi, qui, sans parler des autres temps» 

ï Tabaraud, l. I, loc. cit., p. ^t\ 



CONCLUSION. 255 

l'ai hanté près d'un an entier dans son cabinet 
sept ou huit heures par jour, et l'ai ouï parler 
de diverses choses, je puis confirmer ce que 
j*ai dit souvent pendant sa vie, que jamais je 
n'ai vu des actions si uniformes, et qui procé- 
dassent d'un principe qui fût tout àla fois plus 
élevé et plus rabaissé; qui, se rabaissant jus- 
qu'aux moindres choses de la dévotion, se soit 
élevé en toutes celles que les grandes occasions 
où il a été employé l'ont obligé de traiter 
avec résolution et courage. Je lui attribue 
quasi tout le bien qui est arrivé à notre royaume 
et à l'Église de France, depuis quelques an- 
nées *. » Plus de deux siècles écoulés n'ont 
point affaibli ces belles et fortes paroles. 

Pourquoi donc BéruUe n'a-t-il pas jusqu'ici 
davantage attiré l'attention? Osons l'avouer: 
c'est surtout parce qu'il a été trop parfait. Dès 
le berceau, il apparaît couvert, en quelque 

* Lellre du o octobre 1629, t. I, in-4o. 



256 LE CAIDIHAL Dl BÉEULLI. 

sorte, par la gr&ce, et sa vie tout entière se 
déroule dans Puniformité d*une inaltérable 
vertu. II n'y a chez lui ni excès, ni emporte- 
ments, ni retours; aucun de ces épisodes tra- 
giques qui émeuvent les contemporains et re- 
tentissent jusque dans la postérité. Il lui man- 
que ce je ne sais quoi d'achevé que donne aux 
grandes âmes une brillante fortune, le repentir, 
ou le malheur. Mais n'est-ce rien que cette 
pureté sans tache, cette force sans ébranlement, 
cette sainteté sans vicissitudes? En effet Bérulle 
semble réunir les caractères de la sainteté. Et 
alors môme qu'on ne tiendrait pas compte des 
miracles rapportés par ses biographes *, la per- 
pétuité de sa conduite n'offrirait-elle pas, à elle 
seule, le spectacle d'un miracle permanent? 
Aussi, dès 1661, les PP. de l'Oratoire son- 
gèrent-ils à solliciter à Rome la canonisation 
de leur supérieur. Mais cette tentative, renou- 

* Habert de Cérisy, p. 866-880. 



GONCIJDSION. t57 

velée en 1669, 1679, 1684 et 1687, resta tou- 
jours infructueuse. Nous voudrions avoir con- 
tribué à relever c ce grand serviteur de Dieu b 
de Toubli et du mépris auquel te P. Bourgoing 
remarquait tristement qu'il avait été condamné 
après sa mort \ 

^ Œworeê d$ BénMe^ préftee, p. t. 



PIN. 



TABLE 



TABLE DES MATIÈRES. 



INTRODUCTION. 

Râle moral-politique des Ordres religieux. — Leur renais- 
sance. — Leur avenir. — L'Oratoire. — Le Père de Bérulle. 
— Son portrait. — Ses œuvres recueillies par le P. Bour- 
going. — Ses biographes. * 1 

I. — LES PREMIBRES ANKBBS. 

Pierre de Bérulle. — Sa naissance. — Sa piété précoce.— 
Son éducation. — Madame Acarie. — Premier écrit de 
Bérulle. — Ses incertitudes sur sa vocation. 21 



II. — LES CONTROYERSES. 

Bérulle est nommé aumônier de Henri IV. — Imposture 
de Marthe Brossier. — Traité des Énergivmines, — Nom- 
breuses conversions opérées parmi les protestants. — 
Duperron et François de Sales. — Conférence de Fon- 
tainebleau. — Trots discoturs aux protestants, — Faveur 
de Bérulle auprès de Henri IV. — On lui propose et il 
refuse d'être précepteur du Dauphin. 41 



S6% TABLE DES MATIÈRES. 



m. — LES CARMÉLITES. 

Eut de rÉglise et des Ordres religieux au xvie siècle- 
Sainte Thérèse et madame Âcarie.— Institution des Ca^ 
mélites.— La princesse de Longueville et M. de Marillac. 
^Voyage de Bérnlle en Espagne. — Arrivée des Carmé- 
lites espagnoles à Paris. — Propagation et direction du 
Carmel français. — FormuUi d'élévation à Dieu et à la 
Vierge. — Traité des grandeurs de Jésus, dédié au Roi.— 
Lettres de piété, 75 



IV. — l'oratoirb. 

Saint Charles Borromée, saint Philippe de Néri et César 
de Bus. — Institution de l'Oratoire en France. — Régime 
intérieur. — Opposition de la Compagnie de Jésus. — Pro- 
pagation de l'Oratoire. — Mémorial pour la direction des 
Supérieurs. 111 

V. — LES NÉGOCIATIONS. 

Bérulle employé par Henri IV. — Il réconcilie Marie de 
Médicis et Louis XIII. — Ses premières relations avec 
Richelieu. — Différend de la Valteline. — Mariage de Hen- 
riette de France et de Charles I»'. — Bérulle en Angle- 
terre. -— Pieuses imprudences. — Retour de Bérulle en 
France. — Lettres de direction k la reine d'Angleterre. — 
Traité de Monçon. — La Sorbonne et le livre de San- 
tarel. 137 



VI. — LES DERNIÈRES ANNEES. 

Bérulle est nommé cardinal. — Siège de la Rochelle. — 
Vie de Jésus. --Loms XIII en Italie.— Paix a\ec l'Angle- 
terre.— Gaston sort de France.— Disgrâce de Bérulle.— 
Sa mort. — Ses funérailles. 193 



TABLE DES MAT1ÉR£S. 263 



CONCLUSION. 



Politique de Bérulle comparée à la politique de Richelieu. 
— Bérulle fondateur ou réformateur des Ordres religieux 
en France. — Sa science théologique. — Il suscite Des- 
cartes.— Bérulle considéré comme mystique, — comme 
écrivain.— Jugements divers sur la personne. 333 



FIN DE LA TABLB DES MATIERES 



PARIS. ~~ IMPIIIIli cmZ BOtlATENTlIRB BT DUOBMOM 

55, quai des Augusiinsè 



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